Emission 65 : Le parcours et l’œuvre de Nicole Loraux, avec Michèle Cohen-Halimi, Patrice Loraux et Jean-Michel Rey

Soixante-cinquième numéro de Chemins d’histoire, vingt-troisième numéro de la deuxième saison

Émission diffusée le mardi 16 mars 2021

Le thème : Le parcours et l’œuvre de Nicole Loraux

Les invités : Michèle Cohen-Halimi, professeure de philosophie à l’université Paris 8, Jean-Michel Rey, professeur émérite de philosophie à l’université Paris 8, et Patrice Loraux, philosophe, maître de conférences émérite à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne, autour de la parution d’un recueil d’articles signé Nicole Loraux, historienne née en 1943, disparue en 2003, recueil paru sous le titre La Grèce hors d’elle et autres textes. Écrits, 1973-2003, Klincksieck, 2021.

Le canevas de l’émission

Qui est Nicole Loraux, née Pilon ? Aux origines, la famille, le goût pour l’histoire et pour la Grèce. Un parcours d’excellence (premier prix de grec au concours général ; Ecole normale supérieure de Sèvres, option lettres classiques, 1962 ; agrégation de lettres classiques, 1965 ; professeure de lettres classiques au lycée Félix-Faure, à Beauvais, jusqu’en 1969, puis au lycée Joliot-Curie, à Nanterre, entre 1969 et 1970). Assistante d’histoire grecque à l’université de Strasbourg (1970-75) puis maître-assistante à l’École des hautes études en sciences sociales (1975-81), directrice d’études à l’EHESS à partir de 1981. Nicole Loraux et l’ego-histoire, le je de la chercheuse. L’article « Voir dans le noir » (article 23 du recueil paru chez Klincksieck, initialement paru dans la Nouvelle revue de psychanalyse, n° 35, 1987) et son début retentissant (p. 380 du recueil), « Donc. Œdipe s’est aveuglé. Pourquoi ? ». L’article, un lieu déterminé et ouvert. La Grèce hors d’elle, le titre du recueil, est tiré d’un article (11, p. 222 et s.) initialement paru dans L’Homme, n° 2°, 1980. Le rapport à la langue.

Nicole Loraux travaille d’abord avec Jacqueline de Romilly (mémoire sur « Le peuple et la foule chez Thucydide »). Dans les années 1960, Nicole Loraux entre en contact avec le Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes (Centre Louis-Gernet, fondé en 1964, d’abord dirigé par Jean-Pierre Vernant et de Pierre Vidal-Naquet). Nicole Loraux s’inscrit en thèse de troisième cycle intitulée « Recherches sur l’oraison funèbre » (sous la direction de Pierre Vidal-Naquet, transformée en thèse d’État, sous la direction d’Henri Van Effenterre, thèse soutenue en 1977, Athènes imaginaire. Histoire de l’oraison funèbre et de sa fonction dans la cité classique, voir l’ouvrage publié en 1981, L’Invention d’Athènes. Histoire de l’oraison funèbre dans la cité classique, 1981 chez Mouton et aux éd. de l’EHESS (édition abrégée parue chez Payot, en 1993). L’historienne insiste sur l’écart entre la représentation de la polis construite par les oraisons funèbres et la réalité de la société civique athénienne, faite de multiples exclusions depuis celle des esclaves jusqu’à celle des femmes. Nicole Loraux et son usage du terme d’idéologie : c’est en tant qu’idéologie que « l’oraison funèbre s’emploie à nier l’existence de toute division au sein de la cité ». La notion d’imaginaire (voir le recueil Les Enfants d’Athéna, p. 18, « pas un système fixe d’oppositions pour baliser le réel, mais l’ensemble des circuits qui, dans la pensée d’un Athénien, font et défont les oppositions toutes prêtes »). Mention par Patrice Loraux d’une traduction, avec Nicole Loraux (traduction restée inédite), des Fragments d’Héraclite, les quatre langues (langue des dieux, langue des inspirés ou du symptôme, langue des interprètes, langue des hommes).

Nicole Loraux et « l’école de Paris » (une expression qui n’a guère de sens, si on y associe un corps de doctrines ou un ensemble de positions théoriques fermement établies). Avec Jean-Pierre Vernant (1914-2007), Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) et Marcel Detienne (1935-2019). Les rapports de Nicole Loraux avec Pierre Vidal-Naquet (voir la biographie de ce dernier par François Dosse, ainsi que l’épisode 19 de nos Chemins d’histoire). Une pratique historienne débordante. L’historienne et les allers-retours passé / présent. Mention d’un article « Corcyre, 427 – Paris, 1871 », paru initialement dans Les Temps modernes, en 1993, puis dans La Tragédie d’Athènes. La politique, entre l’ombre et l’utopie, Seuil, 2005.

Les maîtres (Jacques Derrida, Jean-François Lyotard, Michel de Certeau, Emile Benveniste), les rencontres (Yann Thomas, Charles Malamoud, Pierre Clastres, Miguel Abensour) durant les années 1970-1980, l’effervescence. Nicole Loraux, à l’écoute de son époque. Un esprit d’indépendance. Philologue mais ne se reconnaissant guère dans les études classiques, historienne des discours mais rejetant toute forme de positivisme, inscrivant son travail dans une forme d’anthropologie mais ne voulant absolument pas immobiliser le politique dans le temps répétitif du rituel (Paulin Ismard). La tragédie et le politique. L’article, comme outil de l’historienne. Le refus de l’anhistoricité.

Nicole Loraux, la force de vivre. L’accident cérébral de 1994 qui prive Nicole Loraux de parole. « L’obsession d’exister » selon le « réparateur de langage » Philippe Van Eeckhout, lequel a suivi l’historienne pendant quatre ans (voir l’article 55 du recueil).

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La fabrication du recueil paru chez Klincksieck ; la démarche de Michèle Cohen-Halimi ; la généalogie du projet, « une chevauchée fantastique ». La Cité divisée. L’oubli dans la mémoire d’Athènes, 1ère éd., Payot, 1997, « un immense choc avec cette puissance de dépaysement dans la pensée dont je n’avais pas trouvé d’analogue en dehors de la lecture de Nietzsche ». Référence à l’article 25 du recueil, « Notes sur l’un, le deux et le multiple » (p. 417 et s., texte paru initialement au Seuil en 1987 dans Miguel Abensour (dir.), L’Esprit des lois sauvages. Pierre Clastres, ou une nouvelle anthropologie politique). Citation extraite de l’article 42 du recueil (p. 673 et s.), « Lokapakti. L’indianiste, le sacrifice et les mots », compte rendu du livre de Charles Malamoud, Cuire le monde. Rite et pensée dans l’Inde ancienne, La Découverte, 1989, compte rendu publié dans les Archives de sciences sociales des religions, n° 74, avril-juin 1991.

Les lignes de continuité de l’œuvre. Pour Paulin Ismard, le parcours de Nicole Loraux s’est construit autour d’un seul objet : le discours que la cité démocratique athénienne a construit à son propre sujet. Moins la réalité institutionnelle de la cité que les représentations qui donnent au politique son assise (formule utilisée notamment dans Les expériences de Tirésias, Gallimard, 1990). Un objet historiographique « terrible ». Premier axe. Le travail sur le féminin comme construction, sur la différence des sexes, sur l’opérateur féminin, le féminin « tel qu’il subvertit l’ordre de la cité dominé par le masculin et dont la négation est constitutive du politique athénien ». « Le rapport grec au féminin » (p. 480 du recueil). Voir le recueil publié sous le titre La Voix endeuillée. Essai sur la tragédie grecque, Gallimard, 1999. Deuxième axe. L’imaginaire démocratique du conflit. Refus de réduire la politique à une peau de chagrin institutionnelle et refus de diluer le politique dans l’ensemble des rituels sociaux (voir un article des Annales, article paru en 2014 et signé Vincent Azoulay). Replacer le conflit au cœur de la définition du politique. Lecture de la stasis de 404-403 (voir aussi l’épisode 48 de nos Chemins d’histoire).

Méthodologie. L’historien de l’Antiquité et l’anachronisme. Document et monument (à partir de l’article 10, « Thucydide n’est pas un collègue », p. 207 et s. du recueil, texte initialement paru dans Quaderni di storia, n° 12, 1980).

Une école Nicole Loraux ? Le Centre de recherches fondé en 1994, « Histoire, temporalités, turbulences ».

Quelques références supplémentaires

Des articles de Nicole Loraux, disponibles sur le site persee.fr

Des contributions de Nicole Loraux accessibles sur la plateforme cairn.info

Un numéro de la revue Espaces Temps consacré à l’œuvre et à la pensée de Nicole Loraux

Un historique du Centre Louis-Gernet, contribution signée Violette Sebillotte-Cuchet

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