Deux-cent-treizième numéro de Chemins d’histoire, dix-huitième de la sixième saison
Émission diffusée le dimanche 9 mars 2025
L’invitée : Julie Verlaine, professeure d’histoire contemporaine à l’université de Tours, autrice de Les Héritières de l’art abstrait. Sonia Delaunay, Nina Kandinsky, Nelly van Doesburg et les autres, Payot, 2025.
Le thème : Héritières de l’art abstrait
Le canevas de l’émission
Quel objet d’histoire ? L’étude d’un « groupe » un peu particulier, femmes veuves d’artistes, oubliées et invisibilisées. Considérer un moment, une forme d’entre deux, entre le temps de la création et le temps de la consécration d’artistes comme Vassily Kandinsky, Robert Delaunay, Theo van Doesburg et Otto Freundlich, parmi d’autres. Comment cet objet d’étude a-t-il surgi ? Le livre s’ouvre sur l’inauguration, au palais des Beaux-Arts de Paris, le 19 juillet 1946, du premier salon des Réalités Nouvelles, où sont exposées des toiles qui ont toutes en commun de ne pas représenter la réalité. Rôle éminent joué par Sonia Delaunay, Nelly van Doesburg, Nina Kandinsky ou Jeanne Kosnick-Kloss, héritières et veuves d’artistes de plus en plus reconnus. Cette exposition de 1946 a-t-elle constitué un point de départ de la recherche ? L’historienne et son objet. « Raconter l’histoire de l’art abstrait entre 1945 et 1980 à travers l’expérience vécue par ces actrices bien singulières que sont les héritières des artistes disparus ». Avec une forme de paradoxe : il s’agit bien de redonner une forme d’agentivité à ces femmes dans la défense des œuvres de leurs défunts compagnons et dans la promotion de l’art abstrait… tout en sachant que ces femmes sont aussi, le plus souvent, des artistes elles-mêmes et qu’elles bénéficient aujourd’hui d’une reconnaissance pour leurs propres travaux (cas emblématique de Sonia Delaunay, avec l’exposition du musée d’art moderne de Paris puis de la Tate Modern, en 2024-2025).
Qui sont ces femmes de… ? Sonia Delaunay (1885-1979), marié à Robert Delaunay (1885-1941) en 1910, veuve donc en 1941. Hannah puis Jeanne Kosnick-Kloss (1892-1966), chanteuse lyrique, peintre, compagne de l’artiste allemand Otto Freundlich (1878-1943), déporté et assassiné à Majdanek en 1943. Nelly van Doesburg (1899-1975), danseuse, pianiste, artiste néerlandaise, troisième épouse de Theo van Doesburg (1883-1931), le mariage ayant lieu à Paris, en 1928, avec pour témoins Max Ernst et Jean Arp. Nina Kandinsky (1899-1980), épouse de Vassily Kandinsky (1866-1944) à partir de 1917. Le quatuor (en images sur la première de couverture mais pas dans le titre, Nelly van Doesburg est la première à perdre son époux, la mort des trois autres artistes est plus directement liée à la tragédie de la guerre) et les autres (quels autres ? Lily Klee, Tur Schlemmer et… Jean Arp, veuf de Sophie Taeuber-Arp).
Des individualités ou un véritable groupe ? Quels liens entre les figures évoquées ? Quelles amitiés ? Quelles solidarités / sororités ? Les autres figures évoquées dans l’ouvrage (les réseaux d’amis, les conservateurs, les galeristes, ou encore les jeunes générations, les jeunes créateurs auxquels s’adressent les veuves et les héritières, voir le chapitre 8 du livre, par exemple).
Quelles sources pour faire cette histoire ? Archives privées, journaux intimes, lettres, etc., archives souvent considérées comme des annexes ou des « sous-fonds » (bibliothèque Kandinsky, Musée d’art moderne de Paris, IMEC, fonds Otto Freundlich et Jeanne Kosnick-Kloss, fonds à l’étranger, archives et collections Nelly van Doesburg à La Haye, archives de Lily Klee à Bern, archives Arp / Taueber-Arp, à Berlin, archives Tut Schlemmer à Stuttgart, veuf à partir de 1943 de Sophie Taueber-Arp). Livres (à commencer par les récits autobiographiques des héritières elles-mêmes).
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La première tâche de nos héritières au sortir de la Seconde Guerre mondiale, c’est de « rassembler les créations des disparus ». Quêtes difficiles (exemples). L’atelier devient lieu de mémoire (atelier des Van Doesburg à Meudon, maison des Arp à Clermont, au 38 rue Henri-Barbusse, à Paris, atelier d’Otto Freundlich, à Neuilly, dans l’atelier de Kandinsky).
Porte-étendards de l’abstraction dans les batailles esthétiques de l’époque. Expositions et rétrospectives (« Art concret », inaugurée le 15 juin 1945 à la galerie René-Drouin, place Vendôme et dont Nelly van Doesburg est l’instigatrice, exposition qui se solde par un échec ; l’exposition de 1946, premier salon des Réalités Nouvelles, le rôle des veuves se restreint après la fin de l’exposition ; tournée de Nelly van Doesburg pendant plusieurs mois, aux EUA, en 1947-1948 ; les tensions autour de l’exposition présentée en 1949 à la galerie Maeght, sur les « maîtres de l’art abstrait »). Monographies et catalogues. Un enjeu de taille : contrôler le récit des origines, luttes acharnées pour déterminer qui est le (vrai) père de l’abstraction. Extrait d’une lettre assez vive de Sonia Delaunay à Nina Kandinsky (21 février 1947, p. 151). Sonia Delaunay : défendre la genèse française de l’abstraction, portée par « ceux qui sont sortis du cubisme pour préparer l’art de demain à la base de la reconstruction d’un monde nouveau » (lettre au galeriste Louis Carré, 24 juin 1943), un petit groupe dont Robert Delaunay est le chef. Sonia Delaunay reprend le terme d’orphisme (Guillaume Apollinaire) pour désigner spécifiquement une tendance issue du cubisme dont la spécificité est de créer de la lumière par la couleur. Conception constructiviste de l’abstraction défendue par Sonia Delaunay, laquelle exprime une forme d’agacement vis-à-vis des « tachistes », comme Jeann Kosnick-Kloss (qui, dans une conférence prononcée en février 1947, oppose la vraie peinture abstraite à « la peinture tachiste-instinctive-informelle »). Des querelles au tour parfois plus personnel, l’affaire du procès du « Cavalier Bleu », procès retentissant de la part de Nina Kandinsky contre Lothar-Günther Buchheim et contre la Städtliche Galerie de Munich, après la parution du livre de Buchheim sur le « Cavalier Bleu » (1959).
Faire entrer les œuvres au musée. La place très importante de New York (MoMA et le Guggenheim, le rôle de Peggy Guggenheim et de Hilla Rebay), en France, le rôle du Musée national d’art moderne, dirigé par Jean Cassou, proche de nos veuves. Achats et dons. Don Delaunay au MNAM en 1963 (présentation au Louvre, en 1964). Dons de la part de Nina Kandinsky au MNAM (1976 puis après sa mort).
Epilogue. Les chemins d’historienne de Julie Verlaine.
