Emission 63 : Histoire d’une passion, la haine au XVIIe siècle, avec Yann Rodier

Soixante-troisième numéro de Chemins d’histoire, vingtième numéro de la deuxième saison

Émission diffusée le dimanche 21 février 2021

Le thème : Histoire d’une passion, la haine au XVIIe siècle

L’invité : Yann Rodier, Assistant Professor à Sorbonne-Université-Abou-Dhabi, auteur de Les raisons de la haine. Histoire d’une passion dans la France du premier XVIIe siècle (1610-1659), Champ Vallon, 2019.

Le canevas de l’émission

Aux origines du projet. La haine, un objet d’histoire ? Où l’on commence par la fin de l’ouvrage (atelier de l’historien). L’intuition de Lucien Febvre, propos de 1941 repris dans les Combats pour l’histoire « Le vrai, c’est que, prétendre reconstituer la vie affective d’une époque donnée, c’est une tâche à la fois extrêmement séduisante et affreusement difficile. Mais quoi ? L’historien n’a pas le droit de déserter. » L’histoire des émotions. Un champ de recherche en histoire moderne qui n’a suscité que peu de travaux en France. Distinguer l’histoire des émotions et l’histoire des mentalités (Robert Mandrou, Jean Delumeau). Voir aussi les approches de Johann Huizinga et de Norbert Elias. Denis Crouzet, directeur de la thèse et préfacier de l’ouvrage, dit très fortement : « Pas d’essai de phénoménologie des mentalités reposant sur des collages textuels à la Jean Delumeau, qui aurait tourné au catalogue des situations et des affects de haine, pas donc d’histoire des ‘mentalités’ dont le livre de Yann Rodier sonne comme le glas ». 

Le renouveau méthodologique par les sciences cognitives et par les sciences sociales. Comment historiciser les émotions. Les travaux de Barbara Rosenwein (médiéviste étatsunienne, née en 1945, le concept d’emotional community) et de William Reddy (historien et anthropologue étatsunien, le concept d’emotives). Mention des travaux de Catherine A. Lutz et de Lila Abu-Lughod. L’approche de Yann Rodier : construire moins une histoire de l’émotion – la haine vécue et ressentie – qu’une histoire de la passion de la haine – la haine supposée, imaginée, rationalisée et représentée. C’est à cette histoire (de la passion de la haine) que les « sources nous invitent ». « Une histoire de l’intérêt porté aux passions odieuses, à leur mécanique et à leurs effets, par les sciences politiques, les sciences médicales, l’anthropologie morale, la théologie, les hommes de lettres et les historiens. Une histoire de leur appréhension, de leur domestication, de leur instrumentalisation par les arts et les libelles. Non pas une histoire émotionnelle de la haine active, mais du rôle supposé de la passion de haine sur la société ». 

Quel contexte ? Le premier XVIIe siècle, les années d’après-guerre (brevet décerné par Denis Crouzet, « un travail d’historicisation philologique de l’après-guerriers de Dieu »). Le premier XVIIe siècle, le temps de la haine sans la tuerie ? Denis Crouzet : « La haine au premier XVIIe siècle, à l’âge des passions, dans l’expressivité même de ses déchaînements rhétoriques, paraît en effet neutraliser ou décharger la pulsion de violence, la déstabiliser, la défocaliser, la dépassionner en quelque sorte ». Conjurer le retour des passions odieuses. Une violence sacrale ? Une solution de continuité entre le second XVIe siècle et le premier XVIIe siècle ? 

Quelles sources ? Comment les analyser ? Les imprimés, singulièrement les « libelles », « véritables fabriques de ‘communautés émotionnelles’ de l’odieux dans la psychè collective ». Des textes qui contiennent la haine ou qui la génèrent… mais comment le démontrer ? Et les sources manuscrites ? 

Virgule 

Parcours dans l’ouvrage (1). Les années 1610. La régence (Marie de Médicis, officiellement jusqu’en 1614), l’affaiblissement du pouvoir royal et les révoltes princières. « La régence aura été l’artisan d’une conjuration de l’odieux pour éviter haine et violence publiques en maintenant le legs fragile d’Henri IV, celui d’une coexistence confessionnelle dépassionnée ». Autour de l’assassinat de Concino Concini : de la haine de papier à la haine publique puis à la haine brutale ? « Le massacre de Concini semble incarner cette parole qui tue, cette métamorphose de l’imaginaire odieux en une haine brutale ». Odieux et réécriture. 

Parcours dans l’ouvrage (2). Les métamorphoses de l’odieux au tournant des années 1610-1620. La bataille confessionnelle, lancée en 1617 par un sermon très antiréformé de Jean Arnoux, le 25 juin 1617, à la chapelle royale de Fontainebleau. Duel de plume entre Arnoux et les pasteurs de Charenton, en particulier Pierre Du Moulin, un duel qui prend même une tournure judiciaire et qui connaît de multiples soubresauts (en matière de publications notamment, émanant de différents acteurs, par exemple François Véron). Dans l’« Épître au roi » de la Défense de la confession des Églises réformées de France contre les accusations du sieur Arnoux, jésuite (La Rochelle, 1617), la « Religion prétendue réformée » est présentée comme une religion haïe. Comment interpréter cette bataille confessionnelle ? De la violence sacrale à la violence des mots. Un roi qui cherche à imposer le monopole de la violence d’État de la violence royale contre les passions religieuses (mutins catholiques de Tours, en 1621, punis, de même que certains responsables de l’incendie du temple de Charenton, la même année). 

Parcours dans l’ouvrage (3). Comment réformer et domestiquer les passions. « L’observation du renversement d’une violence physique contre l’autre en une violence métaphysique contre soi-même ne peut que fasciner ». Étude des traités des passions qui se multiplient entre les années 1610 et 1640. Autour de la figure de Jean-François Senault (mort en 1672, oratorien), auteur notamment du traité De l’usage des passions (1641, ouvrage réédité 14 fois entre 1641 et 1669) et de l’ouvrage L’Homme criminel, ou la corruption de la nature par le péché (1644). « La Religion même n’est jamais plus empêchée que quand elle combat une passion si opiniâtre, et il semble que le Fils de Dieu ne soit descendu sur la terre que pour nous apprendre à vaincre la haine et à pardonner à nos ennemis. Encore ne nous a-t-il obligés à ce devoir, qu’après être mort pour les siens, et il a cru que pour établir une doctrine si étrange, il fallait la confirmer par ses exemples, l’autoriser par sa mort, et la signer de son propre sang. Aussi déclarait-il la guerre à une passion, qui a cet avantage sur les autres qu’elle ne finit pas même avec la vie » [extrait de De l’usage des passions…]. 

Parcours dans l’ouvrage (4). La mise en place d’une science politique des passions justifiant l’absolutisme sous les ministres-cardinaux entre 1624 et 1659 (Richelieu et Mazarin). « Le contrôle des passions, particulièrement la haine, fait naître ce régime émotionnel de l’Antipathie d’État. Hispanophobie, turcophobie, italianophobie, anglophobie, suivent le rythme de la diplomatie et révèlent les contours d’un ressentiment national pluriel, fantasmé dans les discours et gravé dans le marbre encore tendre d’un amour de la patrie naissant ». Quels mécanismes et comment les traquer dans la documentation ? La Fronde, ou le retour des émotions populaires. Une mainmise temporaire des frondeurs sur la fabrique de l’odieux (les mazarinades, où se déploie par exemple une rhétorique xénophobe)… avant que le pouvoir royal ne parvienne à retourner la haine publique à l’encontre des princes. Explications. 

Conclusion. Le Léviathan publié par Thomas Hobbes en 1651, Hobbes réfugié en exil à Paris dès 1640 et qui se retrouve plongé dans la Fronde. L’État, la violence et les passions. Le Léviathan vu comme une théorie politique et philosophique des passions. De quelle violence s’agit-il ? La violence de la guerre plutôt que la violence sacrale ? « De l’utopie politique d’harmonie universelle d’Éméric Crucé [auteur du Nouveau Cynée en 1623] à l’État-Léviathan hobbésien, en passant par le Prince de Raison des traités des passions, l’absolutisme prôné est celui d’une raison d’État des passions voire d’une passion d’État, garantissant le monopole de la violence ». 

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