Emission 95 : Suzanne Citron et ses travaux, avec Laurence De Cock

Quatre-vingt-quinzième numéro de Chemins d’histoire, quatorzième numéro de la troisième saison

Émission diffusée le dimanche 12 décembre 2021

L’invitée : Laurence De Cock, docteure en sciences de l’éducation, enseignante en lycée, chargée de cours à l’université de Paris, autrice de Sur l’enseignement de l’histoire. Débats, programmes et pratiques du XIXe siècle à aujourd’hui, éditions Libertalia, 2018, préfacière de la dernière édition en date du livre de Suzanne Citron, Le Mythe national. L’histoire de France revisitée, éditions de l’Atelier, 2019 (1987).

Le thème : Suzanne Citron (1922-2018), à la redécouverte d’un parcours et d’une œuvre

Le canevas de l’émission

Le parcours de Suzanne Citron, quelques jalons. Née le 15 juillet 1922. Suzanne Grumbach appartient à une famille juive laïque parisienne, attachée au modèle républicain. Elle parle d’une « famille franco-israélite, l’ordre [des mots] étant important ». Vit avec ses deux sœurs (Janine et Denise). Au lycée Molière. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle passe en zone libre en 1942 avec sa sœur Janine (le 15 août 1942, à bicyclette, après la rafle du Vel d’hiv). Elle poursuit des études d’histoire (enseignement d’Henri-Irénée Marrou) et mène des activités de résistante. Convertie au protestantisme réformé, elle fréquente des étudiants et des intellectuels protestants. Elle est arrêtée à Lyon, à la fin juin 1944, par la Gestapo. Arrivée à Drancy le 3 juillet 1944, elle réussit à y tenir un journal. Suzanne Grumbach échappe au convoi du 31 juillet. Le camp est libéré le 17 août (voir un entretien diffusé dans le quotidien L’Humanité le 26 mars 2014). Après la guerre, elle épouse Pierre Citron (1919-2010, agrégé de lettres en 1946, historien de la littérature, musicologue, plus tard professeur de littérature à Clermont-Ferrand et à la Sorbonne-Nouvelle), elle aura quatre enfants très rapprochés. Agrégée d’histoire (agrégation de jeunes filles, 1947), elle exerce pendant plus de vingt ans à Enghien-les-Bains comme professeure de lycée.

« Tout interagit dans la vie de Suzanne », dit Laurence De Cock. La découverte du colonialisme (Indochine, tuerie de 1947 à Madagascar, la guerre d’Algérie) et ses effets. Des engagements multiples (protestantisme, maoïsme, socialisme, d’une communauté post-soixante-huitarde du Luberon à la grande bourgeoisie parisienne, voir son livre de souvenir paru en 2003, chez Syllepse, Mes lignes de démarcation : croyances, utopies, engagements). Projets et enquêtes pédagogiques (à partir de ses expériences d’enseignante mais aussi des années d’école de ses enfants). Remises en question avant et après 1968. Déceptions aussi, à la mesure des déceptions politiques (PSU, PS, sera adjointe PS du maire de Domont, Val-d’Oise, entre 1977 et 1983). Premier livre, L’École bloquée, paraît en 1971, chez Bordas. Carrière universitaire plutôt tardive. Thèse soutenue en 1974, Aux origines de la Société des professeurs d’histoire : la réforme de 1902 et le développement du corporatisme dans l’enseignement secondaire (1902-1914), à Nanterre. Enseigne à l’université Paris XIII-Villetaneuse (maîtresse de conférences en sciences de l’éducation). Laurence De Cock et Suzanne Citron (la fondation du collectif Aggiornamento dans le salon de Suzanne Citron, en 2011). Voir l’article publié par Suzanne Citron dans la revue de la Société des professeurs d’histoire-géographie, devenue plus tard l’APHG, en 1967, texte republié dans les Annales, « Pour l’aggiornamento de l’enseignement de l’histoire et de la géographie ».

Des carnets entiers de notes sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque de l’Arsenal, avec le fonds de son mari, Pierre Citron (voir cette note de la BnF).

Virgule

Retour sur les travaux portant sur l’enseignement de l’histoire. Publication en 1984 d’Enseigner l’histoire aujourd’hui. La mémoire perdue et retrouvée, aux éditions ouvrières. Suzanne Citron commence à tisser le fil conducteur tenu jusqu’au Mythe national (1987). Enseigner l’histoire, un diagnostic plus qu’un ensemble de solutions. Un livre qui s’inscrit dans un contexte particulier (voir la Une du Figaro magazine, en 1979, « On n’apprend plus l’histoire à nos enfants »).

Le Mythe national (1). Voir la préface de l’édition de 1987 : « l’interpellation sur la construction et le contenu de l’‘histoire de France’ comme récit scolaire daté » (p. 13, éd. 2019). Examen serré (voir la bibliothèque de Suzanne Citron) de la fabrique du roman national, une expression pas systématique chez SC semble-t-il. Processus complexe où le XIXe siècle a toute sa place : rôle des frères Thierry, de Guizot, de Michelet surtout, de Lavisse encore davantage. Les manuels d’Ernest Lavisse. « Comment Lavisse et ses successeurs immédiats ont diffusé l’image mythologique d’une personne, la France, incréée, préfigurée par la Gaule » (p. 36, éd. 2019). L’esprit revanchard, le nationalisme conservateur s’expriment dans ces manuels. Suzanne Citron l’analyse et le dénonce. Elle souligne l’immobilisme des manuels sur certains sujets, de la fin du XIXe siècle aux années 1980 (exemple des croisades), ces années 1980 qui voient la parution de L’Identité de la France, 1986, où Braudel se montre « michelètien », et la publication de Les Lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora, 1984-1992, « au départ l’anti-Lavisse et qui finissent comme monument néo-lavissien (voir ce qu’en dit Lucette Valensi, citée p. 192, éd. 2019). Le regard de Laurence De Cock : Ernest Lavisse est également un pédagogue, pas un simple propagandiste revanchard et nationaliste. Quoi qu’il en soit, il y a la volonté de revenir sur les « impasses historiques d’une culture républicaine », p. 272, confrontée à deux butoirs, Vichy et la guerre d’Algérie. Lecture, p. 293 (éd. 2019).

Le Mythe national (2). Construire une autre histoire de France. Reprendre l’histoire dans un jeu d’échelle historienne et géographique nouveau, qui combine les multiples héritages constitutifs de la France et qui dénaturalise la question des origines (« pédagogie de la mémoire »), bien loin du mythe d’une France immémoriale née au temps des Gaulois, portée par les dynasties successives jusqu’à la Révolution et à la nation républicaine. Une France « faite de fragments d’Europe, irriguée de sève africaine, asiatique, antillaise » (voir p. 209). En 2017, dans le quotidien Libération, Laurent Joffrin, tout en saluant l’œuvre de déconstruction de Suzanne Citron, se dit moins convaincu par la vision proposée, celle d’une « histoire mondiale de l’humanité fondée sur le temps long, dans laquelle la France viendrait s’insérer par intermittence pour des séquences discontinues à la chronologie fragmentée ». Une attention aux minorités (juifs, protestants aux époques médiévale et moderne), au prix de raccourcis (la monarchie serait devenue « totalitaire » avec la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, p. 261).

Une œuvre connue, reconnue ? Une œuvre engagée, faite d’hypothèses et de chemins encore inaboutis ? La mémoire de Suzanne Citron aujourd’hui.

Lecture

Le collectif Aggiornamento met à disposition L’Histoire de France racontée par Suzanne Citron, éd. de 1996.

Suzanne Citron vue par Cabu, en 1971
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