Emission 67 : Des Françaises au travail dans l’Allemagne nationale-socialiste, 1940-1945, avec Camille Fauroux

Soixante-septième numéro de Chemins d’histoire, vingt-cinquième numéro de la deuxième saison

Émission diffusée le dimanche 28 mars 2021

Le thème : Des Françaises au travail dans l’Allemagne national-socialiste, entre 1940 et 1945

L’invitée : Camille Fauroux, maîtresse de conférences à l’université Toulouse 2-Jean-Jaurès, autrice de Produire la guerre, produire le genre. Des Françaises au travail dans l’Allemagne nationale-socialiste (1940-1945), éditions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, 2020.

Le canevas de l’émission

L’ouvrage paru en 2020 est tiré d’une thèse soutenue, en 2016, à l’École des hautes études en sciences sociales, une thèse soutenue sous la direction de Laura Lee Downs, Les Travailleuses Civiles de France : des femmes dans la production de guerre de l’Allemagne nationale-socialiste (1940-1945).

Quel est l’objet de ce travail ? Étude des trajectoires de quelque 80 000 femmes qui décident de quitter la France pour aller travailler en Allemagne, sur le territoire du Reich. Trajectoires à comprendre dans un ensemble plus large qui voit le départ de centaines de milliers de personnes qui vont, de gré ou de force, travailler en Allemagne. À côté des hommes du Service du travail obligatoire (STO), il y a aussi des dizaines de milliers d’hommes ou de femmes qui ont fait le choix de partir. Ces femmes sont principalement employées dans les branches de l’industrie. En août 1944, sur le territoire du Grand Reich, on enregistre plus de 7,6 millions de travailleurs étrangers (prisonniers de guerre et travailleurs civils), un quart de la main-d’œuvre totale, travailleurs venus de France, de Belgique ou des Pays-Bas et surtout d’Europe de l’Est (Pologne, territoires de l’URSS).

Un objet d’étude complexe… à la mesure de son historiographie. Les femmes qui sont au cœur du livre de Camille Fauroux ont été désignées, dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, comme des « travailleuses volontaires ». Voir les travaux de la Commission consultative des dommages et réparations (fondée en 1945 et placée auprès de la présidence du Conseil). Que dit l’adjectif « volontaires » ? Il insiste sur les conditions de départ. Un objet historiographique longtemps mineur, qui a beaucoup moins intéressé que le STO ou que les prisonniers de guerre. Un objet historiographique construit très différemment en Allemagne : les travailleurs étrangers sont habituellement désignés par l’historiographie comme des travailleurs contraints ou forcés. Des ponts existent entre les historiographies allemande et française, les travaux produits en anglais ou en flamand. Un livre qui s’inscrit dans l’historiographie des femmes et du genre. « Opérer un déplacement pour inscrire cet épisode dans l’histoire du genre, et plus précisément dans une histoire du travail féminin pendant la Seconde Guerre mondiale » (p. 17).

Une histoire des « travailleuses civiles », terme retenu pour qualifier l’objet de la recherche. Quels espaces concernés ? Quelle France, quelle Allemagne ? Quelles sources ? Corpus d’archives très important (voir les encadrés grisés qui ponctuent l’ouvrage) : archives du gouvernement de Vichy, archives du commandement militaire en France, archives de la division des archives des victimes des conflits contemporains, à Caen, archives policières, judiciaires, d’entreprise. Archives en France et en Allemagne. Documents personnels et archives orales. Photographies. Constitution de bases de données (base de données de 1 009 dossiers individuels de travailleuses civiles). Choix de travailler particulièrement sur les travailleuses dans l’électrotechnique berlinoise, choix qui permet au mieux de saisir l’articulation entre les relations familiales et le travail.

Entre mémoire et histoire. Les chapitres 1 et 7 de l’ouvrage reviennent sur les effacements de la mémoire. Effacement de plusieurs ordres. Effacement d’ordre personnel et familial. L’absence de traces écrites, un trait caractéristique des classes populaires (Didier Eribon). Voir aussi la manière dont les femmes se positionnent par rapport à leur passé. Que disent les femmes dans les récits autobiographiques publiés ? Les entretiens de Camille Fauroux, avec Ginette, Gisèle, Simone… et Hubert. Retour sur deux récits : Gisèle et Hubert. Effacement d’ordre plus large. Un « contrat tacite entre l’État et ces femmes autour de l’oubli de cette période » (p. 51). À une autre échelle, l’État ne poursuit pas les « travailleurs volontaires » devant la justice après la Libération ; une infamie administrative… qui ne devient pas un motif juridique justifiant une condamnation par les tribunaux de l’épuration. « En refusant de les condamner publiquement, l’État leur laisse la possibilité de se faire oublier » (p. 277).

Virgule

Quelques points saillants de l’ouvrage (1). Les politiques qui organisent le départ des femmes. Les ambiguïtés de Vichy. En 1942, les femmes sont exclues du recrutement forcé en Allemagne, mais elles peuvent être réquisitionnées en France. Ce qui fait problème pour Vichy, c’est la place des femmes au foyer, en tant que reproductrices de la nation. La politique de la main-d’œuvre en France est liée au sort des femmes allemandes, à qui il s’agit d’épargner autant que possible le fardeau de l’effort de guerre.

Quelques points saillants de l’ouvrage (2). À partir de 1 009 dossiers individuels, une enquête multiforme. Pic des départs à l’été et à l’automne 1942. Les raisons du départ (peu de femmes partent pour des raisons idéologiques, les ressorts économiques du départ). Des jeunes femmes issues de classes populaires urbaines, venues souvent de la région parisienne. Quels enjeux familiaux ?

Quelques points saillants de l’ouvrage (3). La vie des travailleuses en Allemagne. Au cœur de l’économie de guerre. A Berlin, dans les usines de Siemens, d’AEG, Osram ou Telefunken. Que font ces femmes ? Les contraintes qui pèsent sur elles ; membres d’une « nationalité » relativement favorisée. Des femmes arrimées à la production. Des salaires bas. La prostitution. La vie dans les camps, séparées des hommes. « Le camp contribue aux rencontres amoureuses et à la construction de couples homosexuels, tout en poussant la sexualité à s’afficher au risque de sanctions » (p. 182). Femmes et prisonniers de guerre. Mariages, recours à l’avortement (interdit), maternité (femmes enceintes renvoyées en France jusqu’à la fin 1942, les pouponnières d’entreprise).

Épilogue. Histoire et mémoire. Cadre transnational de l’étude. La capacité d’agir des femmes. Retour sur le titre Produire la guerre, produire le genre.

Zwangsarbeiter aus Frankreich in Berliner Siemenswerke, 1943

Quelques liens utiles

Un article sur les politiques du travail sous l’Occupation, publié par Camille Fauroux, en 2019, dans la revue Travail, genre et société

Le compte rendu du livre de Camille Fauroux, par Yannick Ripa (Libération, 3 février 2021)

%d blogueurs aiment cette page :