Emission 62 : Itinéraire(s) d’une historienne du XVIIIe siècle, avec Arlette Farge

Soixante-deuxième numéro de Chemins d’histoire, vingtième numéro de la deuxième saison

Émission diffusée le lundi 15 février 2021

Le thème : Itinéraire(s) d’une historienne

L’invitée : Arlette Farge, directrice de recherche au CNRS, autrice d’Instants de vie, éd. de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, « Audiographie », 2021.

Le canevas de l’émission

Arlette Farge. Une voix. Le livre est une retranscription d’entretiens diffusés sur France Culture entre 2013 et 2018 (en particulier la série proposée par Perrine Kervran pour l’émission A voix nue) et d’une carte blanche diffusée dans le cadre de l’émission Boomerang sur France Inter en février 2020. Dans les vies d’Arlette Farge, la place de la radio et du média radiophonique (productrice à France Culture, Les Lundis de l’histoire, une émission diffusée entre 1966 et 2014, L’Histoire autrement). Une voix / des voix. L’Essai pour une histoire des voix au XVIIIe siècle, Bayard, 2009.

La place des archives. L’archive désigne ici l’archive de justice et de police du XVIIIe siècle. Le Paris du XVIIIe siècle, point d’observation privilégiée après la promulgation de l’édit de 1667, édit créant la charge de lieutenant de police à Paris. Le lieutenant de police, les commissaires, les inspecteurs de police, leurs auxiliaires exercent un contrôle très important sur la population parisienne. Et leurs activités ont généré une documentation importante. Quelles sont les archives sur lesquelles s’est appuyée Arlette Farge ? Aux Archives nationales (la série Y des archives du Châtelet, la série X du parlement de Paris, les sous-séries Z1 et Z), dans les archives de la Bastille conservées à la bibliothèque de l’Arsenal. Quelle méthodologie ? La tentation de l’histoire quantitative ? Dans la thèse, soutenue en 1972, sous la direction de Robert Mandrou, Le Vol d’aliments à Paris (thèse parue chez Plon, en 1974), Arlette Farge examine 107 procès pour vol d’aliments instruits par le Châtelet (tribunal criminel de première instance) et s’appuie sur des registres du Parlement de Paris, identifiant 1 831 voleurs d’aliments pour la période 1700-1790. Voir aussi l’article, coécrit avec André Zybserg, « Les théâtres de la violence à Paris au XVIIIe siècle », article paru dans les Annales ESC, en 1979 (dépouillement de plaintes et procès-verbaux pour violence ou voies de fait des années 1760, 1765, 1770, 1775, 1780 et 1785, dans le fonds du Petit Criminel du Châtelet de Paris, série Y des Archives nationales, soit un ensemble de 1 367 affaires impliquant plus de 3 000 Parisiens). En 1979 pourtant, Arlette Farge écrit (dans Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, Gallimard) : « Il s’est avéré en même temps nécessaire d’utiliser les apports de l’histoire quantitative et de se dégager de sa souveraineté ». Comment ce dégagement s’est-il opéré ? Une mutation étonnante telle que le dernier grand ouvrage d’Arlette Farge, Vies oubliées. Au cœur du XVIIIe siècle, La Découverte, « A la source », 2019, est « entièrement rédigé à partir d’archives, soit déclarées inclassables dans les inventaires de bibliothèques, soit par moi-même inutilisées, délaissées (bien que recopiées) parce que hors de mes préoccupations du moment ». De ces archives surgissent des images du corps au travail, de la peine, du soin, des mouvements de révolte, des lettres d’amour, de la violence, de la compassion… Les archives et la « marmite de sons », titre de l’un des chapitres du livre Effusion et tourment, le récit des corps. Histoire du peuple au XVIIIe siècle, ouvrage paru chez Odile Jacob, en 2007. Lecture 1, p. 19 de Vies oubliées (jour de la fête de Saint-Sulpice, vers 1745, Archives de la Bastille).

Virgule

Autour du livre Le Goût de l’archive, paru au Seuil en 1989, avec cet étonnant singulier. Voir le compte rendu d’Alain Corbin paru dans les Annales ESC, en mai-juin 1991 : « Dans ce petit livre important, Arlette Farge a entrepris de mêler inextricablement l’évocation de l’expérience névrotique du chercheur à l’intérieur d’un dépôt d’archives et la réflexion sur le travail effectué en ce lieu de silence. La quête de l’historien, décrite par Arlette Farge, est indissociable d’une expérience vécue. » Cinq chapitres composés en romain (« Des traces par milliers », « Parcours et présences », « Les gestes de la collecte », « Paroles captées », « Écrire ») dépeignent le travail de la chercheuse ; l’historienne caractérise l’apparence physique des documents sur lesquels elle travaille, leurs contenus, les procédures nécessaires à leur déchiffrement et l’acte d’« écrire » les événements dont ils constituent les traces. Trois chapitres plus courts (« Sur la porte d’entrée », « Elle vient d’arriver », « La salle des inventaires est sépulcrale ») relatent diverses visites de l’auteur à des bibliothèques ou des dépôts d’archives, le changement de thème étant souligné par le passage parallèle du romain à l’italique. Le Goût de l’archive, une utilisation très particulière du genre autobiographique, selon Philippe Carrard (dans la revue Sociétés et représentations, 2002). Suppression de toute référence (ou presque) à la vie personnelle, au niveau des énoncés comme au niveau des énonciations. Parler de soi sans dire je. Une forme de refus de l’ego-histoire. Une description minutieuse des aspects matériels de la recherche, à commencer par celle des lieux, des bibliothèques et des dépôts d’archive (préférences pour un table, rapports avec le président de salle, bruits causés par les autres usagers, etc.), mais qui exclut le « je ». Une réflexion sur la possibilité d’exclure du discours historique toute marque de « subjectivité ». « En obéissant aux règles du genre historique dans un ouvrage où celles-ci n’ont pas à être suivies, [Arlette Farge] rend sensible une évidence : à savoir que tout historien peut produire le type de texte impersonnel que la profession demande comme une sorte de certificat de capacité à ceux (et peut-être surtout à celles) qui désirent en devenir membres. » Jeux et ironies de l’écriture et de l’acte d’écrire.

Dire « je ». Voir la conclusion de Dire et mal dire. L’opinion publique au XVIIIe siècle (Seuil, 1992) : « Ils ont parlé et j’ai écrit. » Voir la préface (2014) à la réédition de Le Bracelet de parchemin, l’écrit sur soi au XVIIIe siècle, un livre (2003) qui s’intéresse aux traces d’écriture trouvées sur celles et ceux qui sont morts sur les routes après une vie de misère. L’autrice évoque « mon désir tenace de travailler sur les silences de l’histoire du peuple au XVIIe siècle, [de] privilégier des territoires minuscules et égarés, jugés méprisables et insignifiants et qui façonnent l’histoire sans que cette dernière ne les officialise ». Archives et écriture. Les entrelacs, visibles dans de nombreux ouvrages. Écriture et émotion(s). Lecture 2, p. 116 de Vies oubliées (baisers volés, Archives nationales). La fiction : une digue qui n’a pas été rompue. Exemple de La Nuit blanche (Seuil, 2002), entre histoire et théâtre, avec des personnages réels et des personnages de fiction (Charlotte, par exemple).

Virgule

Arlette Farge. Une vie et des rencontres. Le continent de l’enfance. « Guère de souvenir », dit Arlette Farge dans le premier volet de l’entretien avec Perrine Kervran (2013, pour le compte de France Culture). Une enfance sans livre. Et les professeurs ? Dans les Ardennes puis à Paris (lycée Hélène-Boucher). Du droit à l’histoire : la conversion sur le conseil de Marguerite Boulet-Sautel, historienne du droit (1912-2004, chartiste, première femme à réussir l’agrégation d’histoire du droit en 1949). Quelles rencontres aux Etats-Unis (séjour à Ithaca, Cornell University, en 1968-1969) ? Le directeur de thèse, Robert Mandrou (1921-1984), historien des mentalités. Michel Foucault (1926-1984), lu avant d’être rencontré et avec lequel Arlette Farge signe Le Désordre des familles. Lettre de cachet des Archives de la Bastille au XVIIIe siècle (Gallimard, 1982), une « rencontre improbable » qui a profondément marqué Arlette Farge. Un collectif : le groupe d’histoire des femmes (réunion fondatrice en 1976, organisée par deux ingénieures d’étude à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Cécile Dauphin et Véronique Nahoum-Grappe ; Arlette Farge participera à la grande entreprise de l’Histoire des femmes en Occident, sous la direction de Georges Duby et de Michelle Perrot, et codirige le volume consacré à l’époque moderne).

Une vie et des intérêts multiples. La littérature, la photographie et le cinéma.

%d blogueurs aiment cette page :