Emission 60 : La septentrionalisation de l’Europe, avec Pierre-Ange Salvadori

Soixantième numéro de Chemins d’histoire, dix-huitième numéro de la deuxième saison

Émission diffusée le dimanche 31 janvier 2021

Le thème : La septentrionalisation de l’Europe au XVIe siècle

L’invité : Pierre-Ange Salvadori, doctorant à Sorbonne-Université, auteur de Le Nord de la Renaissance. La carte, l’humanisme suédois et la genèse de l’Arctique, Classiques Garnier, 2021.

Le canevas de l’émission

Points de départ. Venise, en 1539, date de l’impression de la Carta marina, une carte large d’1,63 m et d’une hauteur d’1,18 m, carte qui se replie en neuf planches (deuxième plus grande carte jamais imprimée). Une carte dont le coût d’impression s’élève à pas moins de 440 ducats. Derrière la carte : celui qui en a dirigé l’édition, Olaus Magnus (1490-1557), présentation de cette figure, contraint avec son frère Jean (1488-1544), archevêque d’Uppsala, de quitter la Suède qui passe à la Réforme (Gustave Vasa). Une carte régionale : que voit-on sur cette carte ? Le Septentrion, le Nord, la Scandinavie en majesté. Présentation détaillée de la carte (éd. 1539, exemplaires de Munich, d’Uppsala), « carte la plus envoûtante du monde », « sorte d’hapax iconographique » (Frank Lestringant). Que voit-on précisément ? Les rives de la mer Baltique, les pays riverains, le Nord de l’Écosse, les Shetland, l’île de Thulé légendaire, les îles Féroé et l’Islande.

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Réflexion autour de la Carta marina (1). Une réflexion d’abord d’ordre méthodologique. Une histoire pragmatique de la cartographie. S’intéresser à ce que fait le cartographe par son « opération cartographique » plus qu’au contenu interne des cartes. Une épistémologie pragmatique qui analyse la carte en tant qu’elle peut agir sur le monde, par sa force perlocutoire, son désir de performativité. Quel type d’histoire proposé par l’auteur ? Il s’agit moins de géographie historique que d’histoire spatiale. Sur quels travaux peut-on s’appuyer (d’ordre général, voir par les travaux de Christian Jacob ou de Jean-Marc Besse, la carte est inexacte par nature, la carte est un instrument de pouvoir, la carte est une opération rhétorique) ? De quels outils / de quelles compétences faut-il disposer ?

Réflexion autour de la Carta marina (2). Ce que nous dit la carte de 1539. Une carte qui territorialise un espace scandinave, centré sur la Suède. Cette carte s’inscrit dans une dynamique, celle de la mutation des savoirs cartographiques sur la Scandinavie, avec son passage d’île à péninsule rattachée au continent, dans le contexte de la réappropriation humaniste de Ptolémée. Explications. Un autre monde, un second monde, que les innovations en matière de projection cartographique, à partir de Mercator (Gerhard Kremer, 1512-1594) en particulier, étendent encore davantage, jusqu’à lui faire occuper presque toute la moitié nord de l’Europe sur le planisphère de Duisbourg de 1569 dont la célèbre projection cylindrique connaît un succès durable une fois popularisée par Edward Wright (1599).

Réflexion autour de la Carta marina. L’espace scandinave présenté à l’Europe comme un espace à investir, à intégrer urgemment au continent : économiquement, politiquement et spirituellement, culturellement et presque ontologiquement. Explications (a), en insistant sur la carte comme support de désangoissement : sur la carte, l’hérésie apparaît en plein jour mais sous la forme de monstres marins placés dans l’océan Atlantique, avec une conception des cycles aquatiques qui font de ce qui est à la surface un spectacle de l’éphémère que les courants disperseront. Une référence au Psaume 103 ? [« Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur ! Tout cela, ta sagesse l’a fait ; la Terre s’emplit de tes biens. Voici l’immensité de la mer, son grouillement innombrable d’animaux grands et petits, ses bateaux qui voyagent, et Léviathan que tu fis pour qu’il serve à tes jeux »]. Explications (b), en insistant sur le fait qu’Olaus Magnus fait référence aux Goths. L’auteur défend une idée fondamentale : une logique de la hantise travaille Olaus Magnus et toute la Renaissance suédoise. Laisser revivre les spectres gothiques dans le présent en permettant leur réincarnation contemporaine dans les Suédois du XVIe siècle, destinés à un nouveau rôle impérial qui puisse se hisser à hauteur de l’honneur ancestral des Goths.

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Un livre qui s’intéresse à la naissance d’une certaine idée du Nord mais aussi une certaine idée de l’Europe et du monde. La dés-orientation de la Renaissance à travers la réorientation des cartes au Nord au XVIe siècle. L’axe Nord-Sud, avec le Nord fixé au sommet de la carte se substitue à un axe traditionnel Ouest-Est (Est, siège du paradis dans la cartographie sacrée du Moyen Age ; mythe de croisade). La question de l’orientation des cartes au Nord au XVIe siècle est étrangement un angle mort de l’historiographie. Les explications classiques ne suffisent pas (reprise de Ptolémée, influence de la boussole pointant au Nord). Examiner aussi un renouvellement de la geographia sacra plaçant progressivement au Nord un espace sacralisé. Voir les travaux de Mercator et de Guillaume Postel (1510-1581). Autour de Postel, ce « déséquilibré de génie […] avec des parties d’illuminé et de délirant » (Lucien Febvre). Un parcours et une œuvre riches, une œuvre notamment géographique et kabbalistique. Postel envisage un temps une localisation du paradis terrestre aux Moluques, avant de faire du pôle Nord la « terra sancta » par excellence, lieu du paradis terrestre. Voir une mappemonde de 1578 (copie de 1621 connue), sur les terres du nord de l’Arctique. Une carte de 120 cm de large pour 92,5 cm de hauteur, qui transforme la projection cordiforme (en forme de cœur) d’Ortelius de 1564. Mention de la Nouvelle-Zemble, « Sveta Zemlia, c’est-à-dire la terra sancta, découverte en 1550 par les Anglais », où s’élève « le mont des monts le plus élevé et le plus sacré, à cause de ses habitants, qui ont été appelés autrefois Georgi, c’est-à-dire agriculteurs, où Pomponius Mela, Pline, Solin et Strabon s’accordent à situer le peuple des Hyperboréens ». Dès 1560-1561, dans un ms. conservé à la Bibliothèque nationale de France, Postel place le paradis au sommet du toit du monde, au pôle Nord.

Quelle septentrionalisation de l’Europe ? Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les savants donnent au Nord cardinal un rôle global. Quels savants ? Exemple de John Dee (1527-1608 ou 1609). Que cela signifie-t-il ? La place particulière de l’Arctique. La septentrionalisation à différentes échelles. Mondiale, continentale, régionale. La revalorisation du Nord qui irrigue par exemple la pensée impériale suédoise d’Erik XIV (roi de Suède de 1560 à 1568) à Gustave-Adolphe (roi de Suède de 1611 à 1632).

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