Emission 55 : Troyes, une ville en ses archives à la fin du Moyen Age, avec Cléo Rager

Cinquante-cinquième numéro de Chemins d’histoire, treizième numéro de la deuxième saison

Émission diffusée le dimanche 13 décembre 2020

Le thème : Troyes, une ville en ses archives à la fin du Moyen Age

L’invitée : Cléo Rager, agrégée et docteure en histoire, autrice d’une thèse, soutenue le 20 novembre 2020 à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’Olivier Mattéoni, Une ville en ses archives. Pratiques documentaires et pouvoirs dans une « bonne ville » de la fin du Moyen Age, Troyes (XIIIe-début XVIe siècle).

L’image mise à l’honneur : Une copie d’une charte de Philippe le Bel (1285) figurant dans un cartulaire de 1377 (document 15, p. 194 du tome 1er de la thèse de Cléo Rager).

Le canevas de l’émission

Genèse d’un travail doctoral, genèse d’une historienne. De l’histoire contemporaine (un master 1, soutenu en 2009, sur les exilés de la Commune de Paris en Europe et aux Etats-Unis, sous la direction de Dominique Kalifa) à l’histoire médiévale.

Une thèse qui interroge les pratiques de l’écrit et qui revient sur la fabrique des archives à Troyes à la fin du Moyen Age. Un travail qui s’inscrit dans le cadre du renouvellement de l’étude de l’écrit et des écrits administratifs. Les travaux de Michael Clanchy. Le mouvement historiographique qu’Olivier Guyotjeannin a qualifié d’histoire documentaire des institutions. Prendre mieux en compte les logiques de production et de conservation des sources. Des historiens ont insisté aussi sur le rôle des différents officiers et de leur responsabilité dans la rédaction des écrits administratifs : c’est la New Administrativ History, autour de l’historien de l’University College London, John Sabapathy. La fin du Moyen Age constitue un contexte particulier, non pour le passage à l’écrit des acteurs urbains (il a déjà eu lieu, voir en particulier les travaux discutés, y compris par lui-même, de Michael Clanchy) mais pour l’adoption de certains modèles d’écrits. Un moment-charnière qui voit la massification et la diversification de la documentation conservée, une charnière vers le triomphe moderne de l’écrit et la bureaucratisation des institutions. On est ici à l’époque d’un « tournant bureaucratique » et d’une « rupture archivistique » (Pierre Chastang, voir aussi Boris Bove, qui parle de « révolution archivistique »). Interroger la fabrication et la conservation des documents pour questionner de l’intérieur les institutions dont les écrits administratifs sont à la fois les créateurs et les traces.

Interroger les pratiques de l’écrit à l’échelle d’une ville. L’historiographie des villes au Moyen Age a fait l’objet de questionnements sur les sociétés, sur les liens des villes avec l’État, sur l’information et la communication. Il existe finalement assez peu de recherches sur la fabrique des archives dans les villes au Moyen Age.

Le cadre monographique troyen, un cas exemplaire ? Une cité intégrée au domaine royal (par le mariage de Jeanne de Champagne au futur Philippe IV le Bel), proche de Paris mais suffisamment éloignée aussi, entre Bourgogne et Empire, un lieu stratégique (voir le traité de Troyes, 1420). Des archives abondantes mais saisissables dans leur globalité. L’autrice a constitué une base de données des 3 245 documents produits entre 1158 et 1506 dans les fonds des archives municipales (communales) de Troyes, une analyse quantitative inédite pour une ville de la fin du Moyen Age ! Comptabilités, registres de délibérations. Le tout mis en perspective par un travail parallèle sur les registres de délibérations municipaux de la moitié nord de la France (travail à l’IRHT, entre 2013 et 2017). Autres documents : archives royales et ecclésiastiques, documents émanant des archives centrales.

Virgule

Fenêtres sur la thèse de Cléo Rager (1). Après la première partie consacrée aux représentations de la ville de Troyes, une étude envisagée sur la longue durée, l’autrice montre que la sélectivité des archives actuelles n’est pas seulement un effet de conservation mais également un effet de production documentaire, suivant des processus engagés dès l’époque des comtes de Champagne et avec des évolutions majeures intervenant lors de la guerre de Cent Ans, dans la seconde moitié du XIVe siècle. Effets de conservation à la mesure d’enjeux de pouvoirs. Ce sont les chartes des comtes de Champagne et des officiers comtaux qui sont conservées de manière privilégiée dès le XIVe siècle. Les interventions royales ou ducales (directes ou non) déterminent la production et la forme des écrits à partir de la seconde moitié de ce siècle (voir au sujet des fortifications). Quels acteurs ? Il faut signaler l’importance des officiers royaux locaux dans la fabrique de l’écrit et de la législation de la ville : l’évêque Henri de Poitiers, capitaine de Troyes dans la seconde moitié du XIVe siècle, assurant un rôle militaire mais aussi administratif ; Nicolas de Fontenay qui fait composer le premier et plus important cartulaire de la ville ; Louis de Tignonville qui donne à Troyes de nombreuses ordonnances de police. Vers une homogénéisation de la documentation troyenne.

Fenêtres sur la thèse de Cléo Rager (2). Au temps du conflit entre Armagnacs et Bourguignons, un contrôle renforcé sur la production de l’écrit. L’instauration d’un conseil de ville pérenne, qui gouverne la cité jusqu’en 1470. Une institution qui ne remplace pas les autres pôles de la vie municipale troyenne. L’autrice propose une étude des comptabilités. Étude comparative des comptes des deniers communs, qui émanent du conseil de ville, instauré et contrôlé par les officiers royaux (comptes dont la recette dépend principalement d’impôts indirects, décidés par le souverain, rédigés à la fois pour prouver la bonne affectation des deniers octroyés et pour dire la légitimité de la ville à percevoir certaines taxes ; les dépenses répondent aux attentes de la royauté et touchent principalement aux fortifications, mais également à la mise en place d’un réseau de communication) et les comptes de la voirie, liés à la fonction de voyeur, créée en 1270, et émanant de l’assemblée générale des habitants (les comptes de la voierie apparaissent comme le symbole d’une certaine autonomie, ils jouent un rôle identitaire très important à Troyes, autant par leur écrit que par tous les rituels qui entourent l’audition et la nomination du voyeur de la ville, un soin est porté à leur conservation malgré le peu d’importance des sommes en jeu).

Fenêtres sur la thèse de Cléo Rager (3). À partir des années 1470, instauration par le roi Louis XI d’un échevinage qui doit faire face à des oppositions diverses à l’intérieur de la ville. L’écrit et les archives représentent alors un enjeu fondamental pour les différentes parties. Reconfiguration et nouvelles pratiques documentaires, discursives et mémorielles, qui contribuent à mettre en place la réécriture de l’histoire de la ville que nous retrouvons ensuite jusqu’à nos jours. À signaler tout particulièrement : l’importante production d’inventaires et de cartulaires entre les années 1480 et 1532 s’inscrit ainsi dans l’histoire du renforcement des liens avec la royauté et de l’intégration accrue de la ville au royaume à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle. Établir les traces d’une union entre la cité et la couronne, en effaçant les autres récits de la ville. Une étude révélatrice également d’oublis et de faiblesses (faire aussi l’archivistique des manques, selon l’expression de Françoise Hildesheimer).

Épilogue. Reconfiguration et éclatement des pouvoirs à la fin du Moyen Age. La guerre des archives de Troyes aura-t-elle lieu à l’époque moderne ? Officiers royaux, échevins, assemblée des habitants. Perspectives de recherches sur l’écrit.

Un article sur les comptabilités troyennes au Moyen Age

Dans cet article paru dans la revue Comptabilité(s), Cléo Rager compare les comptes des deniers communs et ceux de la voierie, « Les institutions municipales troyennes au regard de leurs comptabilités : entre concurrence et collaboration des pouvoirs (XVe siècle) », 2019.

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