Emission 53 : Le génocide des Tutsi au Rwanda à hauteur d’enfant, avec Hélène Dumas

Cinquante-troisième numéro de Chemins d’histoire, onzième numéro de la deuxième saison

Émission diffusée le dimanche 29 novembre 2020

Le thème : Le génocide des Tutsi au Rwanda à hauteur d’enfant

L’invitée : Hélène Dumas, chargée de recherche au CNRS (Institut d’histoire du temps présent), autrice de Sans ciel ni terre. Paroles orphelines du génocide des Tutsi (1994-2006), La Découverte, « A la source », 2020.

Le canevas de l’émission

Genèse du projet. Le travail d’Hélène Dumas sur le génocide des Tutsi au Rwanda depuis 15 ans, un génocide qui, entre le 7 avril et la mi-juillet 1994, a coûté la vie à 1 million de victimes, estime-t-on, les trois quarts de la population tutsi étant exterminée. Le doctorat soutenu en 2013, Juger le génocide sur les collines. Une étude des procès gacaca au Rwanda (2006-2012), le livre paru au Seuil en 2014, Le Génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda, qui reconstitue l’exécution à l’échelle locale du dernier génocide du XXe siècle et qui est nourri de témoignages (des survivants, des tueurs, des témoins), témoignages délivrés durant les procès auxquels a assisté l’autrice. Un travail de longue haleine qui s’inscrit aussi dans un contexte pesant où l’histoire du génocide est parasitée en France à la fois par une méconnaissance persistante du sujet (beaucoup d’articles de presse parlent encore de « génocide rwandais ») et par un débat, très mal assuré, autour de l’implication de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda. La Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi, créée en 2019, placée sous la présidence de Vincent Duclert, ne comprend aucun spécialiste du génocide. Cette commission a par ailleurs été confrontée à une forme de scandale. On a appris, à la mi-novembre 2020, qu’une de ses membres, Julie d’Andurain, désormais en retrait, avait publié il y a quelques années un article sur l’Opération Turquoise, article, erroné et lacunaire, qui semble apporter du crédit à la thèse négationniste du double génocide.

Le présent projet dont le fruit paraît en 2020. Hasard ou nécessité ? La découverte archivistique, en 2016 : les cahiers retrouvés au sein de la bibliothèque de la Commission nationale de lutte contre le génocide, des cahiers rédigés en kinyarwanda par de jeunes scripteurs venus de l’Est du Rwanda (105, 62 filles, 43 garçons), âgés entre 5 et 20 ans au moment du génocide (donc entre 17 et 32 ans en 2006), en majorité entre 8 et 12 ans (entre 20 et 24 ans en 2006, au moment de l’écriture). Ces récits ont été écrits en 2006, à l’initiative de l’Association des veuves du génocide d’avril (AVEGA) et (pour trois cahiers sans doute) par l’Association des étudiants et élèves rescapés du génocide (AERG).

Réflexion sur les archives découvertes. D’autres corpus de ce genre existent et sont même arrivés jusqu’au stade de la publication. Ces archives s’inscrivent dans un foisonnement d’écrits relevant d’une véritable « culture survivante ». Comment la « prise d’écriture » s’est-elle opérée ? Les scripteurs sont accompagnés par des conseillers en traumatisme et par un professeur de psychologie clinique à l’Université nationale du Rwanda. La prise d’écriture se fait entre le 21 et le 23 avril 2006. A qui s’adressent les scripteurs ? Un travail d’édition était-il d’emblée envisagé ? Comment les récits s’organisent-ils ? Répondent-ils à des instructions précises ?

L’historienne face à un corpus de sources. La collection « A la source » aux éditions de La Découverte. La traduction, opération si complexe, avec l’aide d’Émilienne Mukansoro, rescapée du génocide, psychothérapeute, et de Gervais. « La traduction s’est muée en décryptage patient de chacun des mots posés sur l’expérience de la déréliction ». Quelle histoire bâtir ? Une histoire du génocide à hauteur d’enfant ? Si les scripteurs sont sortis de l’enfance lorsqu’ils écrivent, ils n’ont pas accompli les rites sociaux et culturels marquant le passage à l’âge adulte, au Rwanda. Voir le génocide depuis le monde de l’enfance. Des récits qui exposent dans une matérialité brute la sophistication de l’organisation des massacres dans une région (l’Est) encore peu étudiée. Une histoire qui réhabilite des voix trop souvent délégitimées (voix de victimes, voix d’enfants supposément cachés). Une histoire / une historienne qui s’efface devant la source ? « Entendre leurs voix, accueillir l’intensité de leurs mots, c’est revenir avec eux à la matérialité du génocide, aux logiques de son exécution et de son effroyable efficacité » (p. 112). « Les termes posés par les enfants sur leur expérience recèlent une telle puissance évocatrice que l’on choisira ici de s’effacer, réduisant à l’extrême l’exercice du commentaire, pour privilégier les voix portées par les textes » (p. 113).

Virgule

Le monde de l’avant, tel qu’il est décrit par les « enfants ». Un monde familial idéalisé, les premiers accrocs de l’école. L’école, ou la fabrique d’une altérité ethno-raciale. En quoi ? Empêcher les Tutsi, censés représenter 10 % de la population de dépasser ce seuil. Des quotas inscrits dans le marbre de la révolution sociale hutu de 1959, avant même l’indépendance de 1962. Une politique du nombre (l’obsession ethno-mathématique) renforcée sous le régime Habryarimana, à partir de 1973 (système des quotas cependant aboli en avril 1992, avant même le cycle des accords d’Arusha). Les enfants racontent se heurter à l’artificialité des catégories ethno-raciales (ni la langue, ni l’appartenance religieuse, ni le partage du territoire ne constituent des facteurs de différence « objectifs »). Des enfances en guerre dès 1990 (attaque du Front patriotique rwandais depuis l’Ouganda). Violences, tueries, attaques avant 1994.

Le génocide à hauteur d’enfant (1). La nouvelle de la mort du président Habyarimana (tué avec son homologue burundais dans un avion en phase d’atterrissage à Kigali, attentat dont les circonstances ne sont pas clairement établies, le 6 avril 1994). Lecture d’un extrait (p. 69-70 du livre), témoignage d’un enfant âgé né en 1984 (10 ans en 1994, 22 ans en 2006, voir l’extrait ci-dessous). Quels acteurs du massacre ? La figure familière du voisin, le rôle des autorités locales. Un génocide de proximité.

Le génocide à hauteur d’enfant (2). Les formes de la violence. Le récit (particulièrement éprouvant) d’une jeune fille, née en 1985, réfugiée dans la paroisse de Nyarubuye (p. 98 et s.). Les massacres de l’église de Nyarubuye font plus de 25000 morts à la mi-avril 1994. La jeune fille décrit son calvaire des 15-17 avril, au milieu des corps (de sa famille et de multiples autres victimes – elle dit « [Le] troisième jour, j’ai pensé que j’étais seule dans tout le Rwanda » -, l’odeur pestilentielle, le pillage des corps, l’attitude et le propos de certaines femmes. Lecture du témoignage de la jeune fille née en 1985 (p. 101, extrait ci-dessous) : « Dieu est mort » et l’image du serpent, très récurrente dans les textes du temps. De multiples « théâtres de la cruauté » (avec la référence au temps des guerres de Religion et aux travaux de Denis Crouzet). Supplices et atrocités épouvantables, notamment vis-à-vis des femmes, mutilées, violées, et des nourrissons mais aussi des plus anciens. Il s’agit bien d’éradiquer le passé et d’organiser le saccage de la filiation. Hélène Dumas insiste aussi sur les actes d’anthropophagie et sur les mises en scène pornographiques des cadavres. Des images qui hantent les survivants, les enfants qui ont vu ces scènes. Lecture du témoignage d’une jeune fille née en 1982 (p. 134-135, extrait ci-dessous). L’abattage des vaches et leur dévoration lors d’orgies de viande pendant le génocide.

Le génocide à hauteur d’enfant (3). Comment survivre. Les écosystèmes de la survie. Les sauvetages. Un récit saisissant, celui d’une fillette, née en 1985, qui raconte son « adoption » par la femme qui la protège jusqu’à la fin des massacres, jeune fille qui assiste au supplice insoutenable et à la mise à mort cruelle de sa mère avant de pouvoir gagner le Zaïre (elle reviendra au Rwanda en 1996) et qui écrit en 2006 : « Aidez-moi [à l’intention d’Avega] à visiter cette dame qui m’a cachée, qui m’a amenée à l’étranger, qui m’a ramenée en vie. »

Le monde de l’après. Les ruines et les paysages bouleversés par les massacres. Recompositions. De nouveaux acteurs : les militaires du FPR (qu’on craint au début). Les survivants tutsi, l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés tutsi qui rentrent de longues années d’exil, les réfugiés hutu rapatriés des camps zaïrois et tanzaniens. Comment refaire société en unissant en une même nation victimes et tueurs. La peur aiguë de l’hostilité du voisinage, alors que les agressions et les assassinats contre les survivants connaissent une forme de recrudescence (en particulier lorsque débutent les procès gacaca en 2005-2006 et pendant la période commémorative d’avril). Une vie qui « clopine », marquée par la douleur morale.

Quel chemin d’histoire après ce livre ?

Trois témoignages lus au cours de l’émission

Jeune garçon né en 1984 (âgé de 10 ans en 1994, de 22 ans en 2006, lorsque le témoignage est consigné, p. 69-70 du livre)

« Nous étions en vacances. L’avion de Habryamana est tombé [le 6 avril 1994]. Mais moi je ne l’ai pas su, je dormais et, le matin, je suis allé garder les vaches avec le berger. J’avais dix ans. Et quand nous avons ramené le bétail du pâturage, j’ai vu beaucoup de gens rassemblés dans l’enclos. Je n’ai pas su ce qui se passait mais je les ai entendu dire : ‘Nous sommes finis’. C’étaient des hommes voisins. Les gens de chez moi n’avaient plus de cœur, ils voyaient qu’ils ne pouvaient rien faire et qu’ils allaient les tuer. Papa m’a demandé de venir à la maison et de ne pas retourner au pâturage. Vers 14 heures, nous avons vu de l’autre côté de Muhazi, à Murambi, les maisons en train de brûler. Eux, ils avaient commencé à incendier les maisons. Ceux qui voyaient les maisons en train d’être incendiées, ils allaient le raconter aux autres Tutsi. Ils disaient : ‘C’est la fin. Où pouvons-nous aller maintenant ? Nous sommes finis.’ Et ceux qui étaient âgés disaient : ‘Cela va s’arrêter, c’est normal, cela s’est passé aussi en 1959 : ils brûlaient les maisons, les gens fuyaient mais ils ne tuaient pas.’ Mais partout il y avait des réunions interahamwe. Le soir […], les adultes sont allés passer la nuit dans les brousses et nous les petits enfants et Maman, nous avons passé la nuit à l’intérieur de la maison. Papa a passé la nuit assis dans son étable. Il a fait jour et ceux qui étaient dans la brousse sont revenus. Pendant cette journée, le génocide a commencé chez nous. »

Jeune fille née en 1985 (âgée de 9 ans en 1994, de 21 ans en 2006, lorsque le témoignage est consigné, p. 101 du livre)

« Parmi ceux qui tuaient les autres, se trouvaient des femmes qui déshabillaient les personnes mortes. Yewe ! Même les habits pleins de sang et qui faisaient tellement peur, elles les prenaient en disant qu’elles allaient les lessiver. Elles ont continué à piller en soulevant les morts pour les dépouiller. Mais moi, elles ne sont pas venues vers moi car j’étais couverte de tant de sang, j’étais passée par un torrent de sang, de ceux qui se forment quand il a beaucoup plu. L’une de ces femmes a dit : ‘Ce que nous faisons là dans la maison de Dieu… » Et une autre a rétorqué : ‘C’est quoi la maison de Dieu ?! Leur Dieu est mort. Il faut recommencer à vérifier qu’ils sont bien morts. Car quand tu tues le serpent, tu dois lui casser la tête.’ »

Jeune fille née en 1982 (âgée de 12 ans en 1994, de 24 ans en 2006, lorsque le témoignage est consigné, p. 134-135 du livre)

« Les nôtres ont connu des atrocités dans leur mort ; ils leur ont infligé d’immenses souffrances parce qu’ils voyaient tout, même leur propre mort ; elle leur était donnée par ceux qu’ils avaient nourris, par ceux qu’ils avaient aidés de différentes manières. Les Hutu nous ont fait un mal tel qu’il ne peut se raconter. Je ne peux pas oublier une vieille qui était notre voisine : ils l’avaient coupée en morceaux et, en expirant, elle a demandé de l’eau à une voisine qui passait par là [une femme hutu] ; elle, au lieu de lui donner de l’eau, elle a pissé dans sa bouche. Tu comprends bien que nous vu tellement de choses que nous pourrions détester l’humanité tout entière. »

%d blogueurs aiment cette page :