Emission 45 : L’affaire Jean-Marie Bladier, un séminariste assassin en 1905, avec Philippe Artières

Quarante-cinquième numéro de Chemins d’histoire, troisième numéro de la deuxième saison

Émission diffusée le dimanche 27 septembre 2020

Le thème : L’affaire Jean-Marie Bladier (1905), jeune séminariste (17 ans), assassin de Jean Raulnay (13 ans), à Raulhac (Cantal) en 1905

L’invité : Philippe Artières, directeur de recherche au CNRS, auteur de Un séminariste assassin. L’affaire Bladier, 1905, CNRS éditions, 2020.

Le canevas de l’émission

De quoi l’affaire Bladier est-elle le nom ? Les faits sont connus. Le 1er septembre 1905, en fin d’après-midi, à Raulhac, à quelque trente kilomètres d’Aurillac, Jean-Marie Bladier, âgé de 17 ans – il est né le 12 juin 1888 –, élève depuis un an au petit séminaire de Saint-Flour, tue Jean Raulnay, un camarade âgé de 13 ans, en lui coupant la tête. Bladier se présente assez rapidement à la gendarmerie et est mis en état d’arrestation. Qui est Jean-Marie Bladier ? Fils de Jean-Pierre, maire de Raulhac entre 1889 et 1896 (jusqu’à sa mort), d’une fratrie de 8 enfants, Jean-Marie Bladier appartient à la petite bourgeoisie locale. Il a suivi une année d’étude au petit séminaire de Saint-Flour, jeune séminariste. Une affaire qui fait du bruit pendant quelques mois, à partir du 3 septembre 1905 et jusqu’à la fin de l’année. La construction médiatique du « monstre ». Voir La Lanterne, journal dont les origines remontent à la fin des années 1860, un journal au positionnement très fortement anticlérical. Voir l’édition du 8 septembre 1905 (emprunte des « détails » à « notre excellent confrère L’Indépendant du Cantal »). Lecture.

Dès le mois de décembre 1905, l’affaire Bladier entre « dans un épais silence » médiatique. Mais la justice suit son cours. En janvier 1906, un premier rapport d’expertise conclut à la responsabilité de Jean-Marie Bladier, lequel pourra comparaître devant les assises de Saint-Flour. Les choses changent cependant. Bladier est envoyé à Lyon au début de 1906. Le professeur Alexandre Lacassagne, éminent professeur de médecine légale, accompagné de deux aliénistes, les docteurs André Papillon et Auguste Rousset, comprend qu’il a devant lui un cas de « sadique sanguinaire congénital ». Qui est Lacassagne, nommé à la chaire de la faculté de médecine légale de Lyon en 1880, confronté à l’affaire Joseph Vacher (tueur en série, né en 1869, finalement guillotiné en 1898), défenseur d’une grande fermeté en matière pénale, auteur du Précis de médecine légale (qui paraît en 1906), un érudit du sadisme ? Pour Lacassagne, Bladier est un cas d’école pour la théorie de la dégénérescence et une forme stricte de sadisme sanguinaire, « qui corrobore les thèses contemporaines – l’articulation entre une pratique d’onanisme et le désir de tuer chez un sujet à peine adulte ». Lacassagne et ses collègues rédigent un rapport d’expertise, rapport publié en 1907, dans les Archives d’anthropologie criminelle, de criminologie et de psychologie normale et pathologique (p. 665-766), avec des noms d’emprunt (Bladier est nommé « Reidal »). L’avis des experts demandant l’internement est suivi. Jean-Marie Bladier est interné à vie à l’asile d’aliénés d’Aurillac.

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Lectures de l’événement (1). Dans les archives Lacassagne (dans le sillage de travaux précédents), à la bibliothèque de La Part-Dieu, à Lyon : le manuscrit 5270. Que comprend ce manuscrit ? Le brouillon du manuscrit des experts, des correspondances, des écrits de l’expertisé, dont des extraits (très nombreux) sont repris dans le rapport (cas-limite, où le discours de l’expertisé recouvre quasiment celui de l’expert, voir p. 68-69). Les onze cahiers de Jean-Marie Bladier. « Ce discours de Jean-Marie [Bladier] a une force de dérangement qui, plus d’un siècle après sa rédaction, demeure. » Les cahiers de Bladier « énoncent avec une clarté sidérante et avec une rationalité singulière un passage à l’acte ». La construction de cette autobiographie. Ce texte lie envies de meurtres et pratique de la masturbation, et ce dès le plus jeune âge, soit vers 3-4 ans (voir p. 89). Lecture. L’écriture onaniste. Jean-Marie Bladier découvre une autre forme d’onanisme dans l’écriture.

Lectures de l’événement (2). Grille anthropologique, dans le sillage des travaux de Daniel Fabre. Raulhac apparaît comme un bourg rural en voie de sécularisation au tournant des XIXe et XXe siècles. Bladier aurait perçu « ce changement symbolique » et a tenté « de s’y opposer » « de manière très violente » (p. 128). Dans ce cadre d’analyse, le petit séminaire de Saint-Flour apparaît comme un « dispositif protecteur », perdu à l’été 1905, au retour estival à Raulhac. Le geste meurtrier de Bladier confirmerait cette hypothèse (décapitation et tête brandie vers le ciel). « Victime de l’impuissance de la foi, il fait de sa victime la figure de son propre martyr » (p. 137). Hypothèse à discuter. Un ordre ancien en faillite (l’auteur mentionne l’apparition massive des cas d’abus, de viols par des religieux à la fin du XIXe siècle).

Le livre dans l’œuvre de Philippe Artières. A la recherche de ces « hommes sans rien » depuis 30 ans. Ces vies infâmes, ces vies minuscules, ces vies fragiles (Michel Foucault, Pierre Michon, Arlette Farge). Lecture. Un travail sur l’écriture, « lieu de vérité » du sujet occidental, des années 1870 aux années 1980. Un travail dans les archives. L’acte d’archivage a été inclus dans cette histoire de l’écriture. Une réflexion sur l’écriture de l’histoire.

Quelques références complémentaires

Les premières pages de l’ouvrage sont disponibles à cette adresse.

Les mots (Libération, édition des 12-13 septembre 2020, p. 43) de Dominique Kalifa au sujet du livre de Philippe Artières : « Une pièce supplémentaire à cette anthropologie historique des vies ratées, infâmes, minuscules ou brisées, que Philippe Artières traque depuis longtemps dans les ‘petites écritures’ oubliées ». Ces mots résonnent douloureusement : ils sont parus le jour même de la disparition de Dominique Kalifa (1957-2020), compagnon de route et ami de Philippe Artières. Dominique Kalifa et Philippe Artières ont publié ensemble Vidal, le tueur de femmes : une biographie sociale, Perrin, 2001 (rééd. Verdier, 2017), et, avec Anne-Emmanuelle Demartini, Stéphane Michonneau et Sylvain Venayre, Le Dossier Bertrand : jeux d’histoire, Manuella éditions, 2008.

On peut lire un récent entretien accordé par Philippe Artières à Francis Lecompte, 17 novembre 2020, pour lejournal.cnrs.fr.

Voir aussi un article sur la collection Lacassagne de la bibliothèque de Lyon, article signé Philippe Artières, « A. Lacassagne : de l’archive mineure aux Archives d’anthropologie criminelle ».

On peut consulter un article de Marc Renneville, « L’affaire Joseph Vacher : la fin d’un ‘brevet d’impunité’ pour les criminels ? », Droit et culture, t. 60, 2010-2, p. 129-168.

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