Emission 263 : Enquête sur Barbe bleue, avec Jennifer Tamas

Deux-cent-soixante-troisième numéro de Chemins d’histoire, troisième de la huitième saison

Émission diffusée le vendredi 24 octobre 2026

L’invitée : Jennifer Tamas, professeure à Rutgers University, autrice de Barbe bleue, contre-enquête. Ce qui fait trembler les hommes, Seuil, 2026.

Le thème : Enquête sur Barbe bleue

La Barbe Bleue de Charles Perrault (manuscrit en 1695, première édition imprimée en 1697). Quelle histoire ? L’histoire d’un homme très riche et qui porte une barbe bleue, ce qui le rend si laid et si terrible qu’il n’est « ni femme ni fille qui ne s’enfuit de devant lui », dit le texte. Un homme mystérieux dont le sort des épouses successives demeure inconnue. Malgré tout, cet homme contracte un mariage avec la fille cadette d’une de ses voisines. Après un mois de vie commune, la Barbe bleue part en voyage et confie à sa femme les clés de toutes les pièces de son château, tout en lui interdisant formellement d’ouvrir un « petit cabinet ». Pendant l’absence de son mari, la jeune épouse ouvre malgré tout la porte interdite et découvre, dans une pièce dont le plancher est « tout couvert de sang caillé », les corps des anciennes femmes de Barbe bleue. Terrifiée, elle laisse tomber la clef, laquelle est tachée de sang, sang qu’il est impossible d’ôter. À son retour, Barbe bleue comprend que son épouse est entrée dans le cabinet interdit et prononce cette phrase : « Il faut mourir, Madame, et tout à l’heure ». La jeune femme est sauvée in extremis grâce à sa sœur, Anne, et ses deux frères, l’un dragon, l’autre mousquetaire, lesquels surgissent dans la demeure et passent « leur épée au travers du corps » de Barbe bleue. L’héroïne hérite de la fortune colossale de ce dernier et se remarie à « un fort honnête homme ». Le conte se termine par une ou plutôt deux moralités.

Jennifer Tamas et Barbe bleue. Une littérature considérable. Barbe bleue, le personnage dans toute son épaisseur historique (en amont et en aval du texte de Perrault), les adaptations dans tous les domaines, les illustrations, les réactivations. Les Barbe bleue sont parmi nous (extrait de l’autobiographie de Françoise Gilot, 1921-2023, Vivre avec Picasso, 1964, lecture, p. 25). Une épaisseur interprétative et analytique aussi (de Bruno Bettelheim à Pierre-Emmanuel Hoog, pour dire les choses simplement).

La figure de l’époux monstrueux et criminel. La pièce interdite (lecture) et commentaire : un lieu fermé et obscur, le sang coagulé (qui ne peut théoriquement renvoyer aucun reflet), les caillots de sang comme un ornement macabre, la parenthèse explicative dans cette citation.

L’objet du livre. Jennifer Tamas propose une « autopsie du conte », pour « faire surgir les couches de sens qui convergent avec les autres pièces du dossier » (p. 16). Elle fait l’hypothèse que les variations littéraires autour de l’époux monstrueux constituent une « archive du mariage et de l’imaginaire nuptial ». Revisiter l’institution du mariage (p. 30). Notion d’archives est clef dans le livre (voir par exemple, dans le chapitre 7, tout le travail autour de l’affaire Angélique-Nicole Carlier, épouse Tiquet, accusée d’adultère, qui aurait tenté de tuer son mari, exécutée en place de Grève en 1699). Ce faisant, l’autrice combine « lecture historique et interprétation symbolique » (p. 15 et aussi p. 233, « dépasser l’opposition trop rigide entre une interprétation symbolique – le conte comme allégorie atemporelle – et une lecture historiciste – le conte comme simple reflet des bouleversements de son temps »). L’analyse intègre les apports de la micro-histoire (admiration pour des figures comme Natalie Zemon Davis), tout en s’appuyant sur des fictions qui « réparent certains silences de l’histoire en offrant des contrepoints saisissants par rapport à des vies de femmes édulcorées ou fantasmées par la prétendue ‘véracité’ des rapports de police » (p. 19). Jennifer Tamas dit encore : la littérature, formidable moyen d’interroger les façons d’encrypter la violence, « vient combler les silences des archives » (p. 20). Les comble-t-elle ou dit-elle autre chose ? Penser une forme de continuum entre récits féériques et historiques. Place en particulier des contes écrits par des femmes, apports essentiels. Au total, comprendre « ce que la figure de l’époux monstrueux dit de la société du XVIIe siècle et pourquoi elle nous importe aujourd’hui » (p. 21).

On l’a compris, il s’agit pour l’autrice de « faire sauter quelques verrous » (p. 21). Chapitres et intermèdes (de quoi sont-ils les noms ?).

Virgule

Quelques énigmes qu’on peut lever ensemble. (1) Le bleu de la barbe. Une inquiétante étrangeté entre dégoût et fascination (chapitre 1er, « Le désir dans le dégoût »). (2) La nuit de noces occultée et la question de la filiation. (3) Pourquoi garder les corps et les conserver précisément dans un « petit cabinet » ? Cet endroit n’est pas un tombeau. (4) Une curiosité qui sauve ou qui tue ? Lecture (première moralité). (5). Un renversement avec la seconde moralité (lecture), qui affirme que les Barbe Bleue n’existent plus. Nostalgie d’une soumission perdue ? Une façon de déplorer l’émancipation des femmes, leur pouvoir littéraire et la place qu’elles ont prise au sein du domicile conjugal ? La Barbe Bleue témoigne, dit l’autrice, de « cette montée en puissance des femmes qui finissent par désarmer les hommes, faisant d’eux de potentielles victimes » (p. 168). Lecture de la fin du conte. Une fiction qui sublime le réel, le déplace, l’invente pour mieux le conjurer. « Le mariage fait trembler les hommes qui redoutent d’être percés à jour, dominés, utilisés, voire tués par leur femme » (p. 209).

Les chemins de Jennifer Tamas.