Deux-cent-soixante-deuxième numéro de Chemins d’histoire, deuxième de la huitième saison
Émission diffusée le jeudi 23 septembre 2026
L’invité : Raphaël Gallien, chargé de recherche au CNRS, auteur de A en perdre la raison. Folies et colonisation à Madagascar, La Découverte, 2026.
Le thème : Folies et colonisation à Madagascar
Genèse du projet. Le projet de thèse : une enquête sur l’histoire de la folie à Madagascar, importante colonie française entre 1897 et 1960 (thèse soutenue en 2024, sous la direction de Didier Nativel, à l’université Paris-Cité). En 2019, l’auteur se rend pour la première fois à Anjanamasina, ancien asile d’aliénés devenu le Centre hospitalier universitaire de santé mentale (on est à une vingtaine de kilomètres de la capitale Antananarivo). Découverte d’un continent d’archives. Dossiers qui remontent, pour les plus anciens, à 1906 et jusqu’à la fin des années 2000. Classement et copies numériques. Questions sur la « positionnalité » du chercheur (expression de la philosophe et politiste Sylyane Larcher). Une forme de « capture documentaire » (p. 14). Réactivation d’un ordre colonial ?
Contours du projet. Que faire avec ce matériau ? Entre accumulation de dispositions individuelles et synthèse désincarnée, l’auteur choisit une troisième voie, « restituer ces fragments de vie dans leur contexte d’inscription non seulement médical, mais aussi social, culturel et politique à partir duquel ils s’inventent ». Il s’agit d’accorder une grande place aux « délires » qui les structurent. Le délire comme objet d’histoire (p. 19). Terme qui renvoie à « l’ensemble des productions discursives et corporelles réduites, par les contemporains eux-mêmes, à commencer par les médecins, au registre du pathologique ». Les « délires » et le monde des «fous » et ce qu’en font les historiens, les historiennes. La psychiatrie s’impose évidemment comme un espace d’appropriation mais s’articule aussi à des conceptions plus anciennes de la folie et est infléchie aussi par les colonisés eux-mêmes. En bref, il y a un processus continu de tensions et d’appropriations où se réinventent les rapports entre savoir, pouvoir et société. Soumettre le délire à une étude rationnelle qui ne soit pas rationaliste (voir p. 20). Une manière de dire les choses « depuis les bords ». La sélection des dossiers. 1487 retrouvés pour la période coloniale. Une petite centaine mobilisée.
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À travers les archives d’Anjanamasina. Choix de convoquer des exemples qui ponctuent l’ouvrage. (1) : Eugénie F., admise en février 1912. Lecture 1, p. 27. L’expérience de désajustement. Le bouleversement des hiérarchies anciennes. La question de la maîtrise de la langue. Eugénie F. éprouve physiquement la déstructuration du monde environnant. Plus généralement, des délires saturés par l’histoire, le face-à-face colonial mais pas seulement. On navigue aussi dans les profondeurs de la société malgache.
(2) : le dossier de Jean R., lequel appartient à la première génération de Malgaches ayant grandi sous domination coloniale, né vers 1897, instituteur à partir de 1919, un instituteur qui connaît une forme d’« effondrement » (p. 66) à la fin de l’année scolaire 1927-1928. Son dossier comprend plusieurs écrits analysés dans le chapitre 2 (« Le délire comme pharmakon »). Un délire qui mobilise les plus importants signifiants que la IIIe République met en avant : l’école, la médecine, la raison, la science. Une attaque frontale contre les croyances des « Anciens ». Et aussi une forme de désillusion face aux promesses de la colonisation. Lecture 2, p. 58, explications (prétend avoir fait des études de médecine) et commentaire.
(3) : le dossier d’André de L., parmi la soixantaine de dossiers d’Européens conservés à l’asile d’Anjanamasina. Un dossier fourni (plus de 50 pages rédigées entre 1935 et la fin des années 1940). André de L. appartient à une lignée de colons réputés et puissants, installés à Madagascar depuis le début du XIXe siècle (l’un de ses ancêtres est parmi les premiers intermédiaires français du royaume merina). La situation des Européens au sein de l’asile d’Anjanamasina. Lecture 3, p. 76 (déclaration auprès du commissariat de Hell-Ville en septembre 1935, qui ouvre le dossier).Un discours peuplé de figures impériales déchues (Guillaume II, Napoléon IV, mort en 1879 sur le champ de bataille en Afrique du Sud face à la résistance zouloue). Un délire qui s’enracine dans ce moment de crispation où l’autorité française chancelle symboliquement et où certains de ses propres cadres ne parviennent plus à soutenir la fiction d’un ordre colonial stable (p. 80). La question de l’entourage d’André de L.
(4) : modernité et technique dans les délires à travers le dossier d’Armand M., interné en février 1949 pour « excitation maniaque ». Dans son dossier un feuillet (reproduit p. 116) où sont notamment reproduits un avion et des lignes qui font référence à la disparition de Georges Guynemer, célèbre aviateur mort au combat en Belgique en 1917. Imaginaire ancien qui travaille dans la durée. L’avion comme vecteur d’un imaginaire martial et racial. Une « modernité disloquée » (titre du chapitre 4).
(5) : la place des femmes dans les archives (place évoquée dans le chapitre 5, « Prose des corps délirants »). Invisibilisation illustrée notamment par le dossier intitulé « Belle femme » et qui porte simplement la mention : « Internée le 13 mars 1943, décédée le 16 avril 1943 » (reproduction, p. 147). Une folie interprétée majoritairement à partir des registres de l’intimité, du foyer ou de la sexualité (p. 148). Comment interpréter la faible présence féminine dans les asiles coloniaux (numériquement parlant) ? C’est une vraie question historiographique.
(6) : Face à l’insurrection et à la répression de 1947, le dossier de Gaston R., interné au tout début de l’année 1948. Lecture 4, p. 160. Un homme brisé (la torture est nommée dans ce document produit par l’administration coloniale) qui subit plusieurs séances d’électrochoc.
Au total, une réflexion qui dialogue notamment avec la pensée de Frantz Fanon. On s’extrait d’une lecture rapide de l’œuvre de ce dernier qui fait de la folie une simple conséquence de la violence coloniale, et on envisage plutôt la folie « comme l’un des lieux où s’actualise le dessein colonial » (p. 194). Le délire, un processus à suivre plus qu’une énigme à expliquer (p. 195). Un dialogue aussi avec les pensées de Michel Foucault, d’Henri Maldiney, le délire comme présence au monde.
Les chemins de Raphaël Gallien.
