Deux-cent-soixante-et-unième numéro de Chemins d’histoire, premier de la huitième saison
Émission diffusée le samedi 12 septembre 2026
L’invitée : Miranda Spieler, professeure à l’American University of Paris, autrice d’un ouvrage intitulé Esclaves à Paris. Vies cachées et histoires fugitives, La Découverte, 2026.
Le thème : Esclaves dans le Paris du siècle des Lumières
L’objet du livre en quelques mots (voir p. 9) : raconter « l’histoire d’un petit groupe d’hommes et de femmes qui, en plein XVIIIe siècle, ont tenté d’échapper à l’esclavage dans la capitale française, y sont retombés, ou bien ont découvert que la vraie liberté était un rêve inaccessible ». Explicitations. Petit groupe ? Il y a peu de non-Européens en France au XVIIIe siècle, qu’ils soient esclaves ou libres. Et que dire de ceux et celles qui font l’objet de ce livre ! Échapper à l’esclavage ? Un rêve inaccessible ?
Un livre qui s’appuie sur une historiographie nourrie (sur l’usage des ordonnances extrajudiciaires, sur l’histoire des personnes de couleur dans la France de l’Ancien Régime). Une historiographie qui peut faire débat aussi, There Are No Slaves in France par Sue Peabody (1996). Un livre qui s’appuie sur des archives évidemment, c’est souligné d’emblée. Les Archives de la Bastille, un dépôt bien connu, qui contiennent les fameux ordres du roi ou lettres de cachet. D’autres archives. Des archives (notamment judiciaires) qui masquent et déforment la lutte pour l’émancipation dans le Paris du XVIIIe siècle. Des traces souvent peu loquaces, faites de « débris » (terme inspiré de Le Rêve de D’Alembert, un dialogue signé Denis Diderot et paru en 1769). Le refus de la fiction et de la Critical Fabulation (portée notamment par Saidiya Hartman, collègue de Columbia). Une « autre méthode ». Lecture de la citation p. 26. Le point de vue de la contiguïté. Contiguïté et métonymie, face aux lacunes des archives, l’historien et l’aphasie (p. 26-27). Restituer un contexte, des trajectoires, des lieux. Portrait de la ville de Paris comme une ville d’insécurité, de précarité, de résistance, de solidarité plus rarement (voir la première de couverture).
Des trajectoires et des figures, celles de Jean, de Pauline, de Lucidor, de Julien et d’Ourika.
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Figures (1) : Jean (prénom en fait incertain). Esclave africain venu de Saint-Domingue avec son propriétaire Guy Coustard (Jean porte le monogramme de la famille Coustard au fer rouge sur son sein gauche), victime de traitements violents, Jean s’enfuit et s’enrôle au sein du régiment de Maurice de Saxe mais, arrêté par la maréchaussée à Sedan en mars 1752, il est envoyé en prison à Paris avant d’être réembarqué pour Saint-Domingue. Quelques éléments : les circonstances de l’arrivée à Paris ; ce que signifie être esclave fugitif à Paris (à bien distinguer du statut des « marrons » dans les colonies, l’invalidité du Code noir dans la capitale, le parlement de Paris n’a pas enregistré l’édit de 1716 et la déclaration de 1738, qui mentionnent ledit Code noir, comment arrêter des esclaves en fuite si l’esclavage n’existe pas à Paris ? Le recours aux lettres de cachet pour appréhender les domestiques en fuite devient nécessaire) ; les mauvais traitements, l’engagement, l’arrestation et le renvoi ; le rôle de Charlotte de Mailly de Nesle, princesse douairière de Nassau-Siegen.
Figures (2) : Pauline. Née sur l’île de France (aujourd’hui Maurice), venue de l’île Bourbon (actuelle Réunion), Pauline accompagne en 1764 l’ancien gouverneur de la colonie, son maître Jean-Baptiste-Charles Bouvet de Lozier, lors de son installation rue des Blancs-Manteaux à Paris. Elle y réclame sa liberté, forte d’un pécule amassé à Bourbon où elle exerçait un métier (on ne sait pas lequel), Bouvet de Lozier refuse de lui restituer son argent et la fait enfermer à la Salpêtrière. Elle parvient finalement à s’enfuir, vit plusieurs mois dans la clandestinité à Paris (entre décembre 1764 et juin 1765), obtient sa liberté, avant de parvenir à regagner l’île Bourbon (sur le navire, le Comte d’Artois, arrivé à Port-Louis en mars 1766, elle est la « négresse libre de Monsieur Bouvet »). Points saillants : le procès contre Bouvet et l’obtention de la liberté (les arguments des avocats, un cas unique, la question de l’argent) ; la clandestinité et les protections dont bénéficie Pauline (l’hôtel de Toulouse, aujourd’hui siège de la Banque de France, place des Victoires, et le duc de Penthièvre, protection de l’épouse du premier écuyer du duc pour Pauline ?).
Figures (3) : Lucidor, orphelin africain réduit en esclavage. Vit à Paris depuis les années 1720 où, bien qu’esclave, il jouit d’une relative liberté jusqu’à son affranchissement en 1750. Quelques éléments : arrêté pour prostitution masculine ou racolage à l’âge de 15 ans, emprisonné à Bicêtre ; formé comme maître d’armes (qu’il exerce illégalement, vit dans une zone franche religieuse, au sein de l’abbaye Saint-Martin-des-Champs) ; le départ, ses circonstances et l’acquisition d’une grande maison à Ménilmontant (y meurt en 1771, à l’âge de 53 ans).
Figures (4) : Julien. Mestif, né esclave en Martinique d’un père blanc qui ne le reconnaîtra jamais, il s’installe à Paris en 1783 avec sa propriétaire, qui est aussi sa tante. En 1786, le décès de son père motive Julien à entamer une démarche judiciaire auprès de l’Amirauté de Paris, il est déclaré libre par cette instance, libération finalement bloquée par le parlement de Paris ; décision qui réplique les conséquences d’une lettre de cachet. Julien est victime d’un guet-apens tendu par la police sur le Pont-Neuf en mars 1787, à la demande de sa tante. La couleur de peau de Julien (couleur claire) soulève bien des interrogations sur la possibilité, si ce n’est la légitimité, de son statut d’esclave, point saillant de toute l’affaire qui se poursuit au printemps et à l’été 1787 (on est 10 ans après la déclaration de 1777 qui interdit l’entrée et le séjour en France de tous les Noirs, mulâtres et gens de couleur). Des figures importantes impliquées dans l’affaire Julien (le trafiquant d’esclaves Pierre Ozenne, l’avocat Marie-Jean Hérault de Séchelles, député à partir de 1791, membre du Comité du Salut public, guillotiné le 5 avril 1794). Que devient Julien après 1787 ? La liberté, la révocation de la décision de 1787 le 11 juillet 1794.
Figures (5) : Ourika. Décédée à l’âge de 16 ans en 1799, Ourika arrive directement du Sénégal à Paris vers ses deux ou trois ans, en tant que présent du gouverneur du Sénégal à son oncle. C’est la figure romanesque d’Ourika qui intéresse Miranda Spieler, celle-ci ayant fait l’objet d’un roman éponyme à succès publié en 1823 par Claire de Duras (au programme des agrégations de lettres en 2026).
Épilogue : les chemins de Miranda Spieler.


Les éditions américaine (Harvard University Press et La Découverte)
du livre de Miranda Spieler (2025 puis 2026)