Emission 255 : Le tirage au sort dans l’Athènes classique, avec Nina Roux

Deux-cent-cinquante-cinquième numéro de Chemins d’histoire, vingt-huitième de la septième saison

Émission diffusée le vendredi 10 juillet 2026

L’invitée : Nina Roux, docteure de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, autrice de Tirage sort et démocratie. Retour sur le cas athénien (Ve-IVe s. avant notre ère), PUF, 2026.

Le thème : Le tirage au sort dans l’Athènes classique

Point de départ du livre : rappel des conventions citoyennes mises en œuvre en France depuis 2019 (Convention citoyenne pour le climat, 2019-2020, Convention citoyenne sur la fin de vie, 2022-2023, Convention sur les temps de l’enfant, 2025), des expériences de démocratie délibérative et participative qui fonctionne avec le tirage au sort. Un procédé inédit en France mais pas inconnu et qui fait du modèle athénien ancien une forme de « précédent, implicite ou explicite » (p. 11).

Le tirage au sort, un mécanisme permettant de sélectionner un ou plusieurs éléments dans un échantillon de départ par le biais du hasard (p. 12). Nécessité de partir du lien entre hasard et politique. La théorisation politique du hasard existe dès l’Antiquité. Revenir à Aristote. Tirage au sort et démocratie. Voir les Politiques, paragraphe 1294b, « Le tirage au sort des magistratures paraît être démocratique et leur élection oligarchique ». Essence démocratique du tirage au sort ? La formule mérite d’être comprise dans son contexte. A ce moment d’analyse, Aristote évoque la constitution mixte ou politeia, qui emprunte au régime démocratique et au régime oligarchique. En fait, pour Aristote, le tirage au sort a une affinité démocratique dans la mesure où il permet de mettre en place une égalité théorique entre tous les citoyens autorisés à se présenter à un poste, mais il ne suffit pas à caractériser un régime de démocratique, car la valeur réelle de cette égalité dépend de bien d’autres critères. Le raisonnement d’Aristote (dans toute sa complexité et non pas dans la simple formule ci-dessus) sert de point de départ à Nina Roux : la seule présence du tirage au sort n’est ni un marqueur ni un critère de démocraticité de la cité en soi. « Le tirage au sort n’est démocratique que dans un contexte démocratique ». L’analyse d’Aristote reste cependant biaisée parce que fondée sur le lien entre régime politique et tirage au sort (tirage au sort démocratique / tirage au sort aristocratique). Il faut « raffiner les finalités » associées au tirage au sort et « abandonner la perspective trop corsetée de la typologie des régimes politiques » (p. 16). D’autres grilles de lecture : classer les emplois du tirage au sort d’après la fonction qui lui est donnée (fonction distributive, fonction sélective, fonction procédurale, fonction répartitive, fonction divinatoire). Analyse intéressante mais qui perd du regard ce qui relève spécifiquement de la sphère politique. Alors quelle grille de lecture ? L’autrice revient sur la distinction entre emploi égalitaire et emploi neutralisant du tirage au sort (bipartition proposée par Bernard Manin), typologie des effets du hasard sur le champ politique, précisée ici (p. 18-19, lutte contre la corruption et assainissement des institutions, autogouvernement et partage du pouvoir, pacification sociale, représentation de la diversité du corps civique).

Un objet historiographique récent. Fin du XIXe siècle (travaux plutôt isolés de James Headlam, en 1891, au moment de la découverte et de l’édition de la Constitution des Athéniens). Débat sur le sujet depuis la fin du XXe siècle surtout (Bernard Manin et d’autres jusqu’aux travaux d’Hélène Landemore ou ceux d’Yves Sintomer). Un intérêt militant aussi. Les derniers travaux sur l’Athènes classique (notamment ceux qui traitent de la réforme de Clisthène), les axes de réflexion.

Objet du livre : la question du tirage au sort comme outil institutionnel de participation politique du plus grand nombre. Confronter l’histoire institutionnelle avec la matérialité de la participation. Sans être dupe des limites de la démocratie athénienne de l’époque classique. Avec quelles sources ?

Virgule

Procédures et méthodes de tirage au sort. 1-Une méthode originale et ardue à reconstituer, le « tirage au sort à la fève ». Quelles origines ? Dans les deux premières décennies du Ve siècle avant JC (procédure de sélection des archontes). Deux traditions (Hérodote et Plutarque d’une part, Aristote de l’autre). Une procédure attestée tout au long du Ve siècle avant notre ère. Peu d’indications sur le fonctionnement exact. Tirage au sort pratiqué à l’aide d’une fève blanche gagnante (voir ce qu’en dit Plutarque) ? Fèves blanches et fèves noires. Et pourquoi d’ailleurs un tirage au sort avec des fèves ? Une métaphore ? 2-Les machines à tirer au sort (klèrôtèria). Attestations documentaires : une chronologie qui s’étend du IVe au IIe siècle avant notre ère. Les textes, les machines du IIe siècle av. notre ère (13 fragments athéniens, complétés par 2 découvertes hors d’Attique, de nouveaux fragments inédits seront présentés dans des travaux à venir, p. 79), les pinakia ou tablettes, autre objet archéologique majeur pour la reconstitution du tirage au sort. Ce que disent les paragraphes 63-69 de la Constitution des Athéniens. Succession en cascade de tirages au sort pour le tribunal d’Athènes (état des lieux dans la décennie 330 av. JC). Le fonctionnement (voir la reconstitution proposée par Liliane Lopez-Rabatel, en 2011, au Musée épigraphique d’Athènes). Voir les p. 99-101.

Dans le détail de la logique politique et des circuits institutionnels qui justifient les techniques utilisées. Le principe de tirage au sort est général en ce qui concerne les magistratures et les tribunaux. Chaque année, la cité doit recruter 750 à 800 citoyens (hors remplaçants) sur un corps total variant entre 40 à 60 000 membres au Ve siècle et 20 à 30 000 à la fin du IVe siècle avant notre ère. Explications (en particulier sur les fonctions concernées et celles qui ne le sont pas, archontat, Conseil, tribunal). Les limites sont sérieuses : la question du volontariat et de l’absentéisme (accès au tirage au sort universel mais non obligatoire), la question de la compétence et de l’expertise, la question de la collégialité et de la dilution des responsabilités.

Quelle participation politique ? Le lieu de résidence joue à plein. La distance au centre civique modifie la probabilité de se porter volontaire. Pour certains dèmes, on est à 11 à 12 h de marche du centre athénien, soit deux nuits de déplacement. Le coût du déplacement se cumule avec le coût de l’incertitude ‘on peut marcher plusieurs heures… sans être retenu). Commentaire de la carte figurant à la p. 180. L’analyse intègre aussi la question de la « disponibilité biographique ». Le citoyen volontaire pour le tirage au sort « doit être intégré dans un réseau épistémique qui lui garantisse l’accès à des informations pratiques fiables » (p. 205). Les rythmes de vie des uns et des autres filtrent l’accès au tirage au sort. Et même après la sélection aléatoire, légalité interne du collectif n’est pas garantie. Il faut oser parler, juger, contredire ses pairs…

L’autrice ne dit pas du tout que la démocratie ne serait qu’un jeu de dupes. Il y a bien « une radicalité démocratique qui opère sans le corollaire de la participation politique de tous les citoyens » (p. 272).

Les chemins de Nina Roux.

Des klèrôtèria ou machines à tirer à sort fabriquées en 2026 par des élèves en classe de sixième, élèves qu’on retrouve à la fin du podcast