Deux-cent-cinquante-quatrième numéro de Chemins d’histoire, vingt-septième de la septième saison
Émission diffusée le jeudi 2 juillet 2026
L’invitée : Emmanuelle Saada, professeure à l’université de Columbia, autrice de Histoires et colonisations. Des récits de la conquête aux héritages post-coloniaux, Gallimard, 2026.
Le thème : Histoires et colonisations
Un ouvrage étroitement associé à un parcours professionnel et un parcours de vie. Parcours brièvement rappelé au point de départ de l’ouvrage. L’autrice appartient à une génération qui n’a pas été bercée « par la petite musique des ‘bienfaits de la colonisation’ », qui est restée globalement peu instruite sur cette dernière et qui a souhaité, pour certains de ses représentants en tout cas, en savoir davantage. Itinéraire académique personnel, de Paris à New York. Recherche sur la banlieue parisienne (l’autrice est frappée par l’absence de références à la question coloniale dans les réflexions sur l’immigration) au milieu des années 1990. Thèse (Gérard Noiriel, EHESS, 2001, publiée en 2007, La Découverte, Les Enfants de la colonie : les métis de l’Empire français entre sujétion et citoyenneté, en anglais en 2012). Poste à Columbia. L’autrice appartient à une famille comme mille autres, en France et ailleurs, une famille avec des fragments d’histoire coloniale. L’ouvrage est dédié à la mémoire du père de l’autrice, présenté dans les remerciements comme « Tunisien installé dans la banlieue parisienne et qui, à la fin de sa vie, ne désirait rien plus ardemment que de rentrer ‘à la maison’, à L’Ariana ». Un des souvenirs d’enfance du père est mentionné dans l’avant-propos de l’ouvrage.
De quoi ce livre est-il le nom ? Donner sens aux fragments d’histoire coloniale, évoqués plus ou moins ouvertement dans le cadre familial. Proposer un « fil directeur », à la lumière des sciences sociales, en mettant l’accent sur les pratiques. De quoi s’agit-il concrètement ? Un itinéraire raisonné au sein des productions historiographiques, en français comme en anglais. Mais attention ! Il s’agit bien de comprendre l’histoire des colonisations à travers la manière dont elle a été faite. Histoire et historiographie sont traitées ensemble. Lien entre colonisation et travail historique est aussi ancien que solide. « Longs entrelacements entre histoire et colonisation » (p. 17). L’autrice insiste sur la période qui commence à la fin du XXe siècle et sur les innovations très importantes qui ont transformé la manière dont s’écrit aujourd’hui l’histoire depuis le « tournant colonial ».
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D’abord revenir sur le concept même de colonisation avant d’envisager l’étude des pratiques qui ont fait la ou les colonisations. Un concept difficile à manier, souvent utilisé pour alimenter des polémiques, utilisé dans de multiples contextes (et en association avec d’autres mots qui ont une charge tout aussi complexe, « colonialisme », « impérialisme »), un terme qui a une longue histoire, utilisé avec une valence toujours plus négative, surtout à partir de la fin du XIXe siècle. La colonisation comme système est surtout pensée après 1945 (Jean-Paul Sartre, Georges Balandier, voir la définition proposée en 1951, p. 44-45). Cette idée est d’ailleurs discutée (voir les travaux qui portent sur l’empire britannique). Dès la fin du XIXe siècle émergent les premières typologies à visée scientifique des territoires coloniaux (voir le manuel de droit colonial d’Arthur Girault, qui distingue « colonies de commerce », « colonies d’exploitation », « colonies de peuplement »). Autres typologies, l’idée d’empire informel (p. 52). La notion de « colonialisme interne ». Quel idéal-type pour le phénomène colonial ? La relation juridique entre un État et un territoire, la violence, les transformations culturelles générées, le racisme. La chronologie est aussi utile pour différencier les multiples formes de colonisation (distinguer premier empire colonial et second empire colonial, ce qui reste périlleux). Pour cerner ce que la colonisation veut dire, étude de cas limites peut-elle être fructueuse ? Etats-Unis, Israël, Irlande. L’exemple d’Israël. Les débats sur le caractère colonial d’Israël remontent aux années 1960, avant même la parution de l’article de Maxime Rodinson (article dans Les Temps modernes, 1967, texte publié moins d’une semaine avant le déclenchement de la guerre des Six-Jours, « Israël, fait colonial ? »). Le paradigme du Settler Colonialism (voir les analyses de Patrick Wolfe, historien anglais vivant en Australie, décédé en 2016) appliqué à Israël, ses partisans et ses critiques, le débat aujourd’hui. Que nous dit-il sur la colonisation ? La colonisation à l’épreuve des sources. La question de l’asymétrie et de celle de la fiction. Un mode alternatif de narration, l’utilisation de l’imagination (voir les travaux de Saidiya Hartman).
L’étude des pratiques qui ont fait la colonisation. Comprendre ce que veulent dire pour les spécialistes un certain nombre de concepts : « découvrir », « conquérir », « coloniser », d’abord, « connaître », « dominer », « exploiter », « gouverner », « décoloniser ». Avec un fil directeur, les relations entre colonisation et transformation des rapports de pouvoir. Un exemple parmi d’autres (chapitre 3) : en quoi la colonisation « a profondément marqué les représentations et les savoirs » et comment les historiens le comprennent. 1-Travaux sur la fabrication et la diffusion (auprès des catégories populaires) de cultures coloniales, dans l’empire britannique et dans l’empire français. Malgré de nombreux travaux reste un angle mort de l’historiographie : l’étude de la réception des représentations des populations indigènes (déployées par exemple à travers cartes postales, photographies, « zoos humains ») reste peu documentée, et encore moins la manière dont ces représentations peuvent éventuellement informer l’exercice de la domination. 2-Effets des formes savantes de savoir sur les situations coloniales a fait l’objet d’importantes réflexions de la part des historiens. La deuxième moitié du XIXe siècle marque en effet une rupture : elle correspond à la fois à un intense mouvement d’expansion territoriale et à l’institutionnalisation de disciplines jusqu’alors marginales, au premier chef la géographie et l’anthropologie. Voir par exemple ce que dit Michel Leiris en 1950 (texte cité p. 153), qui pointe « la part de responsabilité » des ethnographes, en tant que métropolitains et mandataires de la métropole « puisque c’est de l’Etat qu’ils tiennent leur mission ». Leiris a lui-même participé à la mission Dakar Djibouti entre 1931 et 1933 (3 000 objets, 300 manuscrits et 50 restes humains ont été subtilisés pour être envoyés au musée de l’Homme). En 1960, Claude Lévi-Strauss examine la commune origine de l’anthropologie et du colonialisme mais pour les opposer. Des études se sont multipliées à partir des années 1970. La thèse d’un lien direct entre colonisation et anthropologie a été amendée. L’anthropologie a bien été informée par la situation coloniale, mais les connaissances produites par les ethnologues ont peu influencé les pratiques étatiques coloniales (voir ce que dit Tala Asad). 3-Un grand nombre de travaux ont été consacrés à la critique de la rationalité occidentale. Les travaux (pionniers ou presque) d’Edward Saïd (L’Orientalisme, 1978, trad. fr. en 1980). L’orientalisme comme discipline universitaire, comme « imaginaire », comme « discours ». L’orientalisme produit une « indéracinable distinction » entre « la supériorité occidentale et l’infériorité orientale ». La colonisation est à la fois une condition et un produit de l’orientalisme. Un livre qui a été intensément critiqué mais a ouvert un grand champ de recherches. Les études postcoloniales. Les subaltern studies (au départ, au sein d’un collectif d’abord emmené par Ranajit Guha, il s’est agi de faire l’histoire des populations indiennes subalternes, soumises à la domination des élites, britanniques et indiennes). Jusqu’aux travaux de Dipesh Chakrabarty (voir la citation de la p. 16, extraite de Provincialiser l’Europe : la pensée postcoloniale et la différence historique, ouvrage paru en 2000, traduit en français en 2009) : « L’historicisme a rendu possible la domination européenne du monde au XIXe siècle ». Qu’est-ce à dire ? Jusqu’au mouvement de la décolonialité (courant porté par le sociologue péruvien Anibal Quijano).
Épilogue. Quel rôle pour l’histoire et quels chemins pour Emmanuelle Saada ?
