Deux-cent-cinquante-troisième numéro de Chemins d’histoire, vingt-sixième de la septième saison
Émission diffusée le vendredi 12 juin 2026
L’invité : Peter Schöttler, directeur de recherches honoraire au CNRS, ancien professeur d’histoire contemporaine à l’université libre de Berlin, auteur de Marc Bloch. Une biographie intellectuelle, Gallimard, 2026.
Le thème : Portrait intellectuel de Marc Bloch
Un ouvrage qui est le produit d’une longue histoire pour l’auteur, familier de la pensée et de l’œuvre de Marc Bloch depuis longtemps (nombreux articles, cités en bibliographie, voir les remerciements, « ce livre a une longue histoire qui commence dans les années 1990 », p. 547). Un ouvrage qui est le produit de multiples compagnonnages, la famille (Etienne Bloch, 1921-2009, le fils aîné de Marc Bloch, aujourd’hui Suzette Bloch, Matis Bloch), le « petit groupe des historiographes qui travaillent depuis longtemps sur Marc Bloch », Olivier Lévy-Dumoulin, Massimo Mastrogregori, Bertrand Müller et François-Olivier Touati. Et d’autres bien sûr. L’auteur cite en particulier Natalie Zemon Davis, Lionel Gossman et Carl Schorske. L’ouvrage est dédié à la mémoire de la première.
Au point de départ (et aussi d’arrivée) de la réflexion, la question de la réception de Marc Bloch et de son œuvre. Citation liminaire éclairante (Christophe Prochasson, « La plus grande partie de la vie d’une œuvre se déroule sous la tyrannie de sa réception »). Une icône, bien avant la panthéonisation et son annonce, dès son vivant (à Cambridge, dans les années 1930, selon le témoignage d’Eric Hobsbawm). Voir les travaux d’Olivier Lévy-Dumoulin, qui parle de « Saint Marc Bloch » et de « blochmania » à partir de la fin du XXe siècle. Un symbole. Un « monument devant lequel on ne peut que déposer des couronnes » ? Une figure tutélaire, un modèle, une surface de projection. Une opération d’examen critique, de déconstruction est nécessaire.
Quelques visages de Marc Bloch présentés dans le chapitre liminaire. Marc Bloch et son identité juive. Voir le dessin de David Levine paru pour accompagner l’article de Natalie Zemon Davis, « A Modern Hero » (New York Review of Books, 1990) : Marc Bloch avec un brassard avec l’étoile de David pour figurer un juif qui a combattu les nazis, alors que Bloch a dit ne se sentir juif que face aux antisémites (voir L’Etrange Défaite). Marc Bloch, le résistant, Marc Bloch, le supplicié. L’arrestation du 8 mars 1944. Interrogatoires à Lyon, dans les locaux de l’ancienne École de santé militaire, direction est assurée par Werner Knab avec Klaus Barbie, August Moritz et Ernst Floreck. Marc Bloch a bien « parlé » (on dit toujours qu’il ne l’a pas fait, encore récemment). Une copie de l’interrogatoire signé par Bloch et daté du 23 mai 1944 existe aux Archives nationales et elle est accessible (en ligne aujourd’hui), d’abord aux représentants de la famille et à quelques historiens depuis 2000, document transmis par l’historien Henri Michel dès 1961. Que contient ce document ? Voir p. 408 et s. Des aveux ? Un « mélange d’informations vraies, fausses et nébuleuses » (p. 409). L’exécution du 16 juin 1944, à Saint-Didier-de-Formans (30 prisonniers de Montluc, 2 survivants). Marc Bloch, le patriote. Réflexions autour d’une fameuse citation de L’Etrange Défaite, « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération » (voir l’utilisation qui en est faite par l’extrême-droite). Une phrase décontextualisée et non comprise.
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Quelques aspects de ce portrait intellectuel (1). Partir de manière la plus positive possible des lectures de Marc Bloch et de ce qu’il en dit (voir p. 52). Voir par exemple pour ses années de lycée un petit carnet (1902) transmis par Massimo Mastrogregori et intitulé Philosophia, avec l’exergue « Je suis historien le matin et philosophe le soir » (citation placée en exergue du livre). Les lectures de Bloch à l’Ecole normale supérieure. Nombre de livres empruntés : 566 titres en 4 ans (« pas extrêmement élevé », dit l’auteur, p. 61). La deuxième année est interrompue par le service militaire. 172 livres la première année, 164 la troisième, 222 la quatrième. Fréquente aussi d’autres bibliothèques. Emprunte livres et revues. Des titres français mais aussi britanniques et allemands (surtout vers la fin de ses études, en vue de ses séjours à Berlin et à Leipzig). En ce qui concerne l’histoire, prédilection pour l’histoire médiévale et moderne. Intérêt pour la méthodologie de l’histoire. Goût pour l’histoire économique et sociale. Quels intérêts théoriques du jeune Bloch ? 34 livres sur un total de 423. Le Capital de Karl Marx emprunté dès décembre 1904. Intérêt pour le socialisme (mouvement ouvrier, socialisme, syndicalisme). Lit aussi bien les tenants de la primauté du syndicalisme et de l’action par rapport à la lutte parlementaire (travaux d’Hubert Lagardelle et de Georges Sorel) que les organes du camp adverse (La Revue syndicaliste, dirigée par Albert Thomas), ou La Revue socialiste. Engagement politique ? Lit l’History of Civilization in England de Henry Thomas Buckle (lequel vise à établir l’histoire comme science productrice de lois). Parmi les revues, emprunte des numéros de la Revue de synthèse historique (dirigée par Henri Berr) sur la querelles des méthodes historiennes. Emprunte aussi L’Année sociologique (réception de Durkheim). Lit aussi Salomon Reinach, Renan, Taine. La bibliothèque de Marc Bloch, 5 à 7 000 volumes selon Etienne Bloch. L’histoire de la bibliothèque, de la spoliation et de sa difficile reconstitution (en partie aujourd’hui à la bibliothèque Halphen à la Sorbonne, voir le site suivant). A considérer les volumes qui ont traversé le temps, l’accent est clairement mis sur les sciences sociales. Présence massive de François Simiand et Maurice Halbawachs. Domination de l’école durckheimienne. Les références dans les écrits de Marc Bloch lui-même. Que disent-elles ? Forme de discrétion, ce qui n’est pas le cas dans les comptes rendus.
Quelques aspects de ce portrait intellectuel (2). Le duo avec Lucien Febvre. Les hasards d’une rencontre, en 1920, à Strasbourg. Aucun échange de lettres pour la période 1920-1928. Mais on a des lettres de Febvre et de Bloch à leur mentor commun, Henri Pirenne. Quel duo ? Regarder d’abord la manière dont chacun des auteurs a rendu compte des travaux de l’autre… avant même la rencontre de 1920. « Ce n’est pas en 1940-1941 qu’est apparu le fait que Febvre et Bloch étaient assez différents et n’allaient pas toujours dans la même direction ». Bien sûr, des points et des combats communs (le refus d’une histoire purement politique et diplomatique, d’une histoire traditionnelle du droit, de l’économie et des idées, le refus d’une certaine philosophie de l’histoire et de la philosophie géographique nommée « géopolitique » (Febvre dénonce « les flèches hallucinantes de la géopolitique » ; sympathies communes pour les sciences sociales les plus récentes). Voir les éditoriaux des Annales signés par « les directeurs ». Mais il y a aussi des conflits, des crises, des formes de concurrence. Le Collège de France (élection de Lucien Febvre en 1933, échecs de Bloch, nommé à la Sorbonne en 1936). « Comportement concurrentiel » de Febvre qi veut toujours être le numéro 1. Tensions notamment en 1938 puis pendant la guerre évidemment autour de la poursuite des Annales, en 1941-1942. Face aux mesures d’aryanisation des occupants nazis et à la séparation des zones, question de la poursuite de la revue. Bloch et Febvre se disputent violemment à ce sujet. Faut-il continuer la revue alors que le nom de Bloch doit être effacé ? Bloch finit par céder (p. 225). Bloch/Fougères reste un contributeur de la revue, le principal après Febvre. L’attitude de Febvre a été critiquée, Philippe Burrin a même pu déclarer que Febvre aurait accepté la perspective « d’une domination allemande », ce qui n’est absolument pas étayé. Réflexions autour de ce sujet.
Quelques aspects de ce portrait intellectuel (3). Quelle philosophie (artisanale) de l’histoire ? Conception « à la fois rigoureuse et optimiste de la science ». Prohibition des jugements de valeur, terreau le plus favorable à une mauvaise compréhension. Certitude qu’une entende rationnelle entre scientifiques est possible. Plaidoyer (dès le congrès d’Oslo en 1928) pour une terminologie scientifique unifiée. La « nomenclature » (voir l’Apologie…). Au cœur de ses analyses, la notion d’expérience (expérience vécue et expérimentation, voir p. 442, et citation de L’Étrange Défaite, p. 447, « l’histoire est authentiquement une science d’expérience… »). Il y a même la possibilité de faire des prévisions (chapitre non écrit de l’Apologie dont on a le plan). C’est donc bien une conception « positiviste » au sens large. Un positivisme critique ou audacieux. Entre la Méthodologie historique (1906), le discours d’Amiens (1914) et l’Apologie, une forme de continuité.
