Emission 252 : Animal et animaux au Moyen Age, avec Pierre-Olivier Dittmar

Deux-cent-cinquante-deuxième numéro de Chemins d’histoire, vingt-cinquième de la septième saison

Émission diffusée le dimanche 25 mai 2026

L’invité : Pierre-Olivier Dittmar, maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, auteur de L’Invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale, Gallimard, 2026.

Le thème : Animal et animaux au Moyen Age

Lecture initiale, les premières lignes du livre, premier paragraphe, p. 9. L’animal en tant que catégorie. Qu’est-ce à dire ? L’opposition entre les humains et les autres formes de vie mouvantes, regroupées sous le vocable générique d’animal. Coupure entre les humains et le reste du monde. Seconde coupure, plus intime, au sein même de chaque individu, qui donne naissance à une « part animal » au sein de chaque individu. L’objet de cet ouvrage est de témoigner d’un monde, d’une période, qui ignorait cette double coupure… et l’a fait émerger (p. 11). A l’épreuve du vocabulaire (pendant la période médiévale, animal, en latin, devrait être traduit par « animé », soit l’ensemble des êtres qui sont dotés de mouvement et possèdent une âme, une anima, dont l’homme fait partie ; à la fin du XVIIe siècle, si on se réfère au Dictionnaire de Furetière, les choses sont différentes, l’usage antique et médiéval est encore connu, mais le sens ordinaire prévaut, « les bestes à quatre pieds qui vivent sur la terre »).

Quelle méthodologie ? Un ouvrage qui « suit un processus de focalisation progressive autour d’un point situé dans les années 1300 ». Explications. Volonté de déjouer une série de biais. Eviter les effets de sources. Comment faire ? Diversification, choix d’archives « articulatoires ». La place des images.

Quelle historiographie ? Un travail entamé au début des années 2000. Tradition continentale et animal studies. Quelle ligne ? Beaucoup de noms sont cités (p. 20-22), les travaux décisifs de l’anthropologue Philippe Descola (et les quatre grandes familles ou « ontologies » qu’il distingue, naturaliste, animiste, totémique et analogique).

Virgule

Quelques aspects du livre (1). Début du livre paraît quelque peu paradoxal. L’auteur insiste sur une « rupture considérable » vis-à-vis des cultures antiques, polythéistes et juives, l’abandon du sacrifice et des interdits alimentaires par le christianisme. Il y a bien là un indéniable anthropocentrisme et un élément de séparation entre l’humain et le reste du monde vivant. En même temps, prolifération nouvelle des animaux dans différents domaines au Moyen Age : explications. L’auteur renvoie à des pratiques comme la médecine ou l’astrologie ou bien des représentations au sein de la littérature. Les animaux, nous dit Pierre-Olivier Dittmar, ont « progressivement été constitués en images ».

(2). Une fois posée cette tension, l’auteur pose la question : comment vivre avec des animaux, comment les penser sans le concept d’animal ? Des catégories sont omniprésentes dans les discours, celles d’animal domestique (pecus) et d’animal sauvage (bestia). Des catégories relationnelles, liées à l’action des humains au cours de l’histoire. La faune s’est divisée par la faute de l’homme entre les animaux herbivores et dociles qui prolongent le monde édénique et ceux qui se sont rebellés contre les humains, apportant la mort (bêtes carnivores et vermines), un monde ensauvagé, féral. Des bêtes singulières, l’ours, le cochon, le chien (p. 162 et s.). Et les oiseaux ? L’opposition entre deux types d’animaux n’est pas exclusivement théorique, elle se trouve aussi au cœur de pratiques concrètes, par exemple les conduites alimentaires. Théoriquement, tout peut être mangé (Matthieu, 15, 11, « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui souille l’homme »). Les choses sont en réalité plus complexes… Refus de la viande de carnivore comme protection contre l’anthropophagie « indirecte », appelée parfois anthropophagie de second degré (p. 220) : on ne mange pas des animaux qui pourraient avoir mangé de l’humain, qu’il soit vivant ou mort.

(3). Les deux dernières parties rendent compte de transformations intellectuelles et artistiques beaucoup plus rapides. Entre 1250 et 1350, le terme français de beste donne naissance au concept de bestialité humaine. Un concept aristotélicien se transforme au contact de la littérature et des images ; l’idée d’une part animale de l’homme se diffuse très largement et se trouve désormais assimilée à son corps, en ce qu’il échappe à la maîtrise exercée par la raison. Dans ce bouleversement global, l’image joue un rôle de premier plan, avant même les productions littéraires. Quelles images pour quels discours ? Exemple de l’illustration 63, p. 339 (portail de l’église de Saint-Loup-de-Naud, près de Provins). L’humain comme être hybride, comme chimère.

Le portail de l’église Saint-Loup-de-Naud (Seine-et-Marne)

D’hier à aujourd’hui : les réflexions conclusives de Pierre-Olivier Dittmar (p. 376 et suivantes). Les chemins de l’auteur.