Deux-cent-cinquante-et-unième numéro de Chemins d’histoire, vingt-quatrième de la septième saison
Émission diffusée le dimanche 17 mai 2026
L’invité : Etienne Anheim, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, auteur de Pétrarque, portrait de famille, Minuit, 2026.
Le thème : Pétrarque, portrait de famille
Les grandes lignes de la vie de Pétrarque, né en 1304 à Arezzo, qui grandit à Carpentras, près de la cour pontificale d’Avignon (son père y travaillait pour le cardinal Niccolo da Prato). Des études de droit à Montpellier et à Bologne. Revient en Avignon en 1326 et entre au service des Colonna. Ecrit des poèmes lyriques et sa grande épopée, l’Africa, de nombreuses lettres. Réputation déjà considérable. Rédige des œuvres spirituelles dans les années 1340 (le Secretum, La vie solitaire et Le repos religieux). En 1353, s’installe auprès des Visconti, à Milan. Ensuite, à Venise. Ecrit Les remèdes aux deux fortunes. Se fixe enfin à la cour des Carrare, à Padoue. Meurt dans sa maison d’Arquà, au cœur des monts Euganéens, en 1374. De son vivant, son œuvre est « restée une pratique incertaine et fragile, qui relevait des belles-lettres mais était aussi pour lui une manière d’agir dans le monde social » (p. 17). Ce n’est qu’en 1366 qu’il considère les Lettres familières, la première partie de sa correspondance comme terminée. La seconde, les Lettres de la vieillesse, n’est pas achevée à sa mort. Le Canzoniere, recueil consacrés à Laure, n’a jamais été rendu public, de même que l’Africa. Une œuvre ouverte, , une œuvre au sens propre, un travail sur soi, destiné à lui-même et à ses proches, exercice spirituel partagé avec ses familiers et sa famille. Une écriture toujours adressée à une personne précise et qui en explique la nature fragmentaire.
La famille est donc au cœur de l’écriture de Pétrarque. L’imaginaire chrétien de la parenté charpente l’ensemble des liens sociaux du monde médiéval, à travers l’Eglise. Il y a aussi la volonté de Pétrarque de placer la transmission et la mémoire au cœur de son activité littéraire, s’inscrivant dans le développement de la scripturalité familiale de la fin du Moyen Age. Mais le projet de Pétrarque est différent et unique, loin d’une écriture sèche et descriptive.
Le livre d’Etienne Anheim entend contribuer « non seulement à une histoire sociale de la famille au XIVe siècle mais aussi à une archéologie du discours littéraire dans le temps long » (p. 23). Explications et méthodologie. S’extraire de dualisme homme / auteur et le mettre en perspective au terme d’un exercice d’archéologie intellectuelle (voir le livre précédent signé avec Paul Pasquali, et la mention de Pierre Bourdieu dans celui-ci, Bourdieu qui, « tout en défendant une socio-analyse, a eu peu d’intérêt pour la parenté, le genre et le corps de l’écrivain », p. 24, voir aussi l’épisode 222 de nos Chemins d’histoire). Dualisme ou division dans lequel / laquelle Pétrarque joue un rôle central ! « Effet de boucle consistant à étudier Pétrarque à l’aide de concepts qu’il a lui-même contribué à engendrer » (p. 26). Les matériaux : l’œuvre et des « traces archivistiques », certes « rares et dispersées ». Ne pas laisser à Pétrarque le « dernier mot » sur ce qu’a été « cette famille singulière » (p. 263, lecture p. 263-264). Pour une sociologie historique du XIVe siècle (voir p. 265, « ce n’est pas une puissance propre à la littérature qui lui confère la capacité d’institutionnaliser une subjectivité pour en faire un sujet universel, mais une construction historique déterminée par le contexte curial, urbain et ecclésial de l’Europe de la fin de du Moyen Age ».
Au total, un « tableau collectif », un « portrait de famille », « aussi complet que possible » mais nécessairement « fragmentaire et lacunaire » (p. 28). A la mesure sans doute de la manière dont le livre a été fabriqué (première phrase des « remerciements » : « Le nom propre de l’auteur est un arbre de papier qui dissimule la forêt de celles et ceux qui habitent son travail », p. 271), le séminaire, les amis, les familiers, la famille.
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La place des aïeux. L’arrière-grand-père Garzo (lecture, extraits d’une lettre du 30 mai 1342, p. 38). Le contexte des notaires toscans du XIIIe siècle. Garzo, un poète ? Le père, Petracco (né en 1266 ou 1267, probablement à Arezzo, début du travail notarial entre 1293 et 1295), un avocat et juriste au service des grandes hommes d’affaires et de compagnies internationales, une situation sociale qui ne transparaît pas dans l’œuvre de Pétrarque. Quel portrait du père ? Pétrarque « transpose à l’échelle individuelle une sorte de récit de fondation de l’humanisme, qui pousse sur le terreau du notariat et de la culture urbaine italienne du XIIIe siècle, tout en les reniant, dans un mouvement de dépassement » (p. 66). La mère, la figure d’Eletta Canigiani, invisibilisée dans les archives mais qui « a pourtant joué un rôle primordial dans la vie de Pétrarque, aussi bien d’un point de vue personnel qu’historique et littéraire ». Quelle famille ? Quel portrait par Pétrarque ? Voir le panégyrique dressé à l’occasion de la mort de la mère, en 1318-1319, texte repris en 1364.
La fratrie. Citation de départ (lecture, p. 90, passage figurant dans Les Remèdes aux deux fortunes). Passage essentiel, qui situe les frères dans le cadre d’une maison, au sens lignager. Une sœur, invisible, deux frères, un demi-frère. Gherardo, moine chartreux (entré au monastère en 1343), « habite l’écriture de Pétrarque » (p. 94). 7 lettres conservées dans la correspondance et adressées par Francesco à Gherardo, évoqué par ailleurs dans la correspondance. Lettre du Ventoux (le frère apparaît dans le récit de l’ascension du Ventoux, épisode supposé se dérouler en 1336). Ascension du Ventoux avec son frère qui arrive avant Francesco au sommet. Ce dernier ouvre « au hasard » un manuscrit des Confessions d’Augustin et y trouve une citation. Se dissimule dans cette lettre une vie fragmentée, celle de Gherardo. « Comprendre comment et pourquoi le compagnon d’une vie est devenu cette figure de l’autre soi, de l’alter ego, dans l’œuvre, et faire l’histoire sociale et littéraire de ce tournant », dit Etienne Anheim. Et précisément Augustin est une clef de lecture très importante. « Il éclaire l’importance du modèle de la gémellité pour formuler une expérience historique nourrie par l’anthropologie chrétienne. Ce jeu d’associations et de dissociations fait basculer l’écrivain du côté de son frère le moine, son quasi-jumeau, c’est-à-dire du côté de l’esprit contre celui de la chair, de l’otium contre le negotium, du ciel contre la terre » (p. 127). Explications. Le frère comme double. Figure masculine de la spiritualisation du discours poétique.
La figure de Laure, la Laure historique, la Laure imaginaire, la Laure symbolique. Archétype ancien du male gaze, ce regard masculin érotisant produit par la fiction cinématographique, mis en évidence par la critique de cinéma Laura Mulvey. Laure, dont l’existence est loin d’être assurée et a fait l’objets de débats ininterrompues, est omniprésente dans l’œuvre du poète. Elle relève en partie du mythe, en tout cas d’un idéal, réduite à un prénom et au regard masculin porté sur elle. Interrogations sur la troisième figure, celle de la Laure symbolique. Où l’on retrouve un processus de spiritualisation. Laure a pu devenir la personnification de la poésie parce qu’elle s’inscrit dans cette relecture des sources antiques et lyriques par une anthropologie chrétienne du rapport de genre indexée sur la figure de la Vierge (p. 186).
Les chemins d’Etienne Anheim.
Lecture, sur le générique de fin, de textes signés Pétrarque et concernant sa descendance, son fils Giovanni et son petit-fils (fils de Francesca) mort à l’âge de 2 ans, Francesco.
