Emission 248 : L’année 1815, avec Clément Thibaud

Deux-cent-quarante-huitième numéro de Chemins d’histoire, vingt-et-unième de la septième saison

Émission diffusée le samedi 21 mars 2026

L’invité : Clément Thibaud, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, auteur de 1815, fin de l’âge des révolutions ?, Presses universitaires de France, « Une année dans l’histoire », 2026.

Le thème : L’année 1815

La genèse du projet. « Du point de vue de la France, 1815 revêt une signification limpide » (première phrase du livre, p. 7) : le Congrès de Vienne, le retour de l’île d’Elbe et la défaite de Napoléon à Waterloo, le 18 juin 1815, le dénouement d’une guerre de Cent Ans entre Français et Britanniques, l’affirmation de la Russie. Ici, il s’agit évidemment d’aller au-delà d’une « description assez classique de ce que 1815 a pu signifier du point de vue français ». La chute de l’Empire et le congrès de Vienne ne marquent en réalité qu’une étape au sein d’un âge des révolutions qui doit, au minimum, se prolonger jusqu’aux années 1820, avec les soulèvements libéraux en Espagne, au Portugal et dans la péninsule italienne (1820-1821) et les indépendances de l’Amérique hispanique républicaine et du Brésil impérial (1808-1828). Envisager 1815 d’un autre point de vue (spécialiste de l’Amérique latine au XIXe siècle, depuis la thèse soutenue en 2001 à Paris I, sous la direction de François-Xavier Guerra, Guerre et Révolution. Les armées bolivariennes dans la guerre d’Indépendance Colombie-Venezuela, 1810-1821 ; habilitation soutenue en 2013 à Paris I, garante Annick Lempérière, La naissance des premières républiques modernes du monde hispanique. Terre-Ferme (1793-1816) ; membre du laboratoire « Mondes américains »). Un décentrement qui dit sans doute beaucoup du projet. « Arracher 1815 à sa seule signification européenne » (p. 12), projet « malaisé ». Pourquoi ? Langues, archives et catégories d’analyse (révolution, modernité, etc., sortir de l’exceptionnalisme des expériences « occidentales »). L’ouvrage ébauche « une perspective multisituée de cette époque en prenant pour cadre privilégié l’espace euro-américain » et en s’essayant à établir des comparaisons et des connexions avec d’autres sociétés d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie. Perspective ? Politique, économique, environnementale ?

A de nombreuses reprises, l’auteur compare la situation en 1815 et celle qui prévaut au début du XXe siècle. Montrer l’univers des possibles que représente le XIXe siècle ?

Virgule

(1). Au cœur de l’âge des révolutions… et des contre-révolutions. « Moment 1815, déchiré entre révolutions et contre-révolutions » (p. 133). Retour sur le congrès de Vienne et sur ce qu’il signifie. Instaure une sorte de directoire composé par le Royaume-Uni, la Prusse, l’Autriche et la Russie, bientôt rejoints par la France (grâce à l’habileté de Talleyrand). Nuancer la lecture contre-révolutionnaire de l’ordre qui s’installe après Vienne. Malgré tout le Congrès marque une inflexion cruciale dans la manière dont se noue la dialectique de la révolution et de la contre-révolution sur le plan international (p. 26). Explications.

Pourtant, présence de dynamiques révolutionnaires, à l’œuvre en Europe (péninsule ibérique, Italie) et en Amérique latine. Ne pas opposer l’Europe monarchique, souvent qualifiée de « despotique », à un hémisphère américain où se déploierait la vraie liberté. Finalement, Amérique et Europe sont confrontées à des enjeux « comparables » (p. 44). Des compromis entre ancien et nouveau régime doivent être trouvés.

Alors, que dire de 1815 dans la séquence de l’âge des révolutions ? Du point de vue de l’Atlantique, ne peut symboliser le triomphe de la réaction. Une étape dans une dynamique conservatrice commencée en amont. Par ailleurs, la dynamique républicaine se poursuit au-delà. En 1815, nous sommes au mitan d’une conjoncture commencée avec la Guerre de Sept Ans et qui se termine en 1848. Caractère polycentrique des révolutions atlantiques et des contre-révolutions qui leur sont liées (p. 57-58). Que cela signifie-t-il ?

(2). Sortir du monde atlantique, où la révolution définit un changement radical de régime et des fondements de la légitimité, accompagnant un processus plus profond d’individualisation, de rationalisation et de sécularisation des ordres politiques et sociaux. Ce que nous dit la révolte ou la rébellion du Lotus blanc dans la Chine du début du XIXe siècle. Configuration sociopolitique dont les traits se comparent difficilement aux révolutions atlantiques et méditerranéennes de la même période. Et pourtant, détour utile ? Et que dire des djihads d’Afrique de l’Ouest ? Autre mise à l’épreuve de « l’ambition d’élargir l’âge des révolutions à d’autres espaces et à d’autres expériences du bouleversement politique ». L’auteur pense ces comparaisons fructueuses. Pourquoi ? Voir p. 80-81. Pourquoi le chapitre consacré aux rébellions et aux révoltes en Asie et en Afrique intègre-t-il un examen de la pensée contre-révolutionnaire (théoriciens comme Louis de Bonald, Joseph de Maistre) ?

(3). Le temps des Empires postrévolutionnaires. Le congrès de Vienne inaugure « une nouvelle ère des empires à la fois continentaux et maritimes ». Pas de retour à l’ancien ordre des choses mais forme de « modernisation conservatrice » (p. 31). Les structures impériales sont « restées dominantes au siècle du charbon et de la vapeur » (p. 103). De la Chine des Qing à l’Empire britannique ou russe en passant par la Porte ottomane et la Perse qadjare. « Loin d’annoncer l’avènement définitif de l’Etat-nation européen, le moment 1815 révèle donc la persistance et l’adaptation des empires comme formes politiques dominantes à l’échelle mondiale » (p. 152).

La réinvention du colonialisme européen, qui passe notamment par la fin de la traite et de l’esclavage, une nécessité morale et… économique. Plantée en 1818 au Texas, la colonie du Champ d’asile constitue une forme de laboratoire (fonction première : organisation de l’accueil d’exilés de la Seconde Restauration, après la défaite de Waterloo, voir p. 115). Limites de la domination européenne, résistances, adaptations, etc.

(4). L’ouvrage se termine par une réflexion sur la « grande divergence », concept emprunté à l’historien américain Kenneth Pomeranz (ouvrage publié en l’an 2000, traduit en français en 2010), lequel cherche à expliquer pourquoi l’Europe de l’Ouest (surtout l’Angleterre) a pris une avance économique décisive sur la Chine et le reste du monde à partir du début XIXe siècle. Sans nier la réalité de la grande divergence, l’ouvrage explicite et critique les présupposés d’une telle question en opérant des déplacements chronologique et géographique. Explications. Une manière de comprendre l’enracinement historique des problèmes et des défis qui sont les nôtres (voir la conclusion, p. 210).

Les chemins de Clément Thibaud.

Le Congrès de Vienne par Jean Godefroy, d’après l’œuvre de Jean-Baptiste Isabey