Emission 246 : Elie Neau, les galères et l’Amérique au temps du Roi-Soleil, avec Ruth Whelan

Deux-cent-quarante-sixième numéro de Chemins d’histoire, dix-neuvième de la septième saison

Émission diffusée le mardi 3 mars 2026

L’invitée : Ruth Whelan, professeure émérite à Maynooth University (Irlande), autrice de Le Voyage extraordinaire d’Elie Neau : du forçat pour la foi au catéchiste des esclaves noirs, Honoré Champion, 2025.

La figure d’Elie Neau a fait l’objet d’un récit publié dans l’épisode 27 de nos Chemins d’histoire (avril 2020).

Le thème : Elie Neau, les galères et l’Amérique au temps de Louis XIV

Genèse de l’intérêt de Ruth Whelan pour cette figure.

Le parcours d’Elie Neau. La toute première partie de la vie de notre marin est plutôt mal connue. Elie Neau naît à Moëze en 1662, dans cette Saintonge si marquée par la présence réformée – on est ici sur les terres de Benjamin de Rohan, duc de Soubise, figure des dernières guerres de Religion et du siège de la Rochelle en 1627-1628, mort en exil, à Londres, en 1642. Neau entame une carrière de matelot dès l’âge de 12 ans sur l’une des barques qui assurent le trafic de cabotage reliant les ports, petits et grands, de l’Atlantique, de la Bretagne à la Gironde. Depuis 1670, semble-t-il, Jean Morin, né en 1643, exerce son ministère à Moëze. En 1679, dans un contexte déjà troublé par la politique de « réduction » menée par le pouvoir louis-quatorzien et ses agents, le jeune Neau embarque pour l’île de Saint-Domingue, possession française. La Rochelle est alors le principal port français pour les « îles des Caraïbes ». La « révolution sucrière » des années 1660 transforme profondément les échanges transocéaniques. À une date qui n’est pas connue, dans un contexte qui devient très hostile pour les réformés, Elie Neau s’installe à Boston. En 1688, Neau épouse Suzanne Paré, d’origine rochelaise. Le 31 janvier 1690, il obtient des lettres de denization. Quelques mois plus tard, le couple s’installe à New York.

Prisonnier. En 1692, Gabriel Le Boiteux confie à Elie Neau le commandement de La Belle Marquise. Ce navire est arraisonné le 8 septembre de cette année, « à la hauteur des Bermudes », par un corsaire malouin. Neau est fait prisonnier « pour le paiement de la rançon du navire », renvoyé en Nouvelle-Angleterre. La pratique est courante lorsqu’un capitaine corsaire ne dispose pas d’un équipage suffisant pour faire naviguer deux vaisseaux de concert. Elie Neau est finalement emprisonné à Saint-Malo et soumis à une procédure judiciaire. Le 12 février 1693, les juges de l’amirauté malouine se prononcent : Neau, « dûment atteint et convaincu de s’être habitué dans un pays étranger sans la permission de Sa Majesté, et contre les édits et déclarations à ce sujet », est condamné « à être mis incessamment à la chaîne et conduit aux galères de Sa Majesté », pour y servir « en qualité de forçat, toute sa vie ». La décision est confirmée par un arrêt du parlement de Bretagne, rendu à Rennes, le 6 mars suivant. Le 3 avril, on attache Neau à la chaîne avec plus de 200 forçats. Jusqu’à Marseille. On peut supposer que notre forçat n’a pas navigué, comme la plupart des protestants condamnés, et qu’il a vécu cette période à bord des galères amarrées sur le quai de l’arsenal, à Marseille. Neau fait partie de ces quelque 1 550 forçats pour la foi, soit environ 4 % des 38 000 hommes envoyés aux galères entre 1680 et 1748, selon les calculs d’André Zysberg, pourcentage il est vrai plus élevé pour les années 1685-1700. À partir de la fin avril ou du début mai 1694, Neau est transféré dans les prisons de la citadelle Saint-Nicolas. Il y reste plus de deux ans, avant de rejoindre le château d’If.

Elie Neau est libéré le 3 juillet 1698. Elie Neau traverse quelques-uns des cantons helvétiques ; il plaide, à Berne, la cause des prisonniers et des galériens de la foi. Il rend visite au pasteur et théologien neuchâtelois, Jean-Frédéric Ostervald. L’arrivée en Hollande date de septembre 1698. Neau est reçu par le grand pensionnaire de Hollande, Anthonie Heinsius, à La Haye, puis par le stathouder et roi d’Angleterre en personne, Guillaume III, au palais des Bois, à Apeldoorn, à quelques 80 km à l’est d’Amsterdam. C’est en août 1699 qu’Elie Neau rejoint l’Amérique. En mars précédent, notre marin était naturalisé – un statut plus favorable que celui de denizen – par décision du parlement de Londres.

La dernière partie de la vie d’Elie Neau a donc lieu outre-Atlantique. La communauté huguenote de la ville de New York constitue, en cette fin du XVIIe siècle, le plus grand centre du Refuge américain, avec l’Église de Charleston, en Caroline du Sud, rappelle Bertrand Van Ruymbeke. Neau, qui ne reprend pas la mer, s’implique dans des activités commerciales. C’est un marchand respecté et dont la fortune semble grossir. Elie Neau occupe bientôt la charge d’ancien au sein du consistoire de l’Église française de New York. Dès 1700, l’ancien marin devient un correspondant de la toute jeune Society for Promoting Christian Knowledge, dont le siège est à Londres. Cette société, fondée en 1698, vise notamment à promouvoir l’éducation des enfants socialement démunis. Neau ne demande pas l’émancipation des esclaves mais leur instruction et leur conversion. Il suggère de financer des catéchistes « tant Anglais que Hollandais et Français ». L’école est finalement créée, le 30 mai 1704, par le vote d’une loi de l’assemblée de New York. Le 4 août suivant, Elie Neau reçoit sa licence de catéchiste des mains du gouverneur de New York, Lord Cornbury. Le salaire annuel est fixé à 50 £. Notre marchand doit abandonner ses activités lucratives, quitter le poste d’ancien de l’Église française et se conformer à l’Église anglicane, ce qui cause un certain émoi au sein de la communauté huguenote. Les débuts de l’école demeurent timides, malgré un nombre croissant d’élèves. 256 esclaves, dont 229 Noirs, sont accueillis entre 1704 et 1720, selon les chiffres établis par Anne-Claire Faucquez. Seuls 80 d’entre eux sont baptisés. Beaucoup de maîtres demeurent réticents et préfèrent maintenir leur pouvoir de contrôle sur la christianisation des esclaves. Une loi, datée de 1706, précise pourtant que le baptême des esclaves n’entraîne pas leur émancipation. La révolte des esclaves d’avril 1712 ne plaide pas en faveur de la cause d’Elie Neau. Ce dernier peut néanmoins poursuivre sa mission – améliorer le sort des esclaves sans envisager cependant l’abolition du système –, jusqu’à son décès, en dépit d’une courte interruption en 1718-1719.

Neau s’éteint le 7 septembre 1722. Son corps repose dans le cimetière de Trinity Church, au sud de Manhattan, aux côtés de celui de son épouse, Suzanne Paré, décédée le 25 août 1720.

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En 1701, paraît à Rotterdam, chez Abraham Acher, l’Histoire abrégée des souffrances du sieur Elie Neau sur les galères et dans les cachots de Marseille. C’est ce texte qui est le plus connu et qui a fait l’objet de trois éditions scientifiques, la première, publiée par le Musée du Désert en 1939, par les soins de Gaston Tournier, la seconde, parue en 2014, aux Indes Savantes, avec à la baguette Didier Poton et Bertrand Van Ruymbeke, la troisième est celle de Ruth Whelan. Mosaïque textuelle. La narration apparaît comme une mise en scène judiciaire. Il s’agit bien de réunir les « pièces » d’un nouveau procès, non pas celui qu’a subi Neau, à Saint-Malo ou à Rennes, mais ce « procès impossible, qui reconstitue dans et par l’écriture une dignité et une identité bafouées par une justice instrumentalisée à des fins religieuses et politiques. » Le texte combine en effet, dans un jeu parfois touffu d’enchâssements, le récit de Jean Morin et une correspondance active et passive, restituée sous une forme intégrale, partielle ou résumée. Sur les dix-sept lettres ou extraits mentionnés dans l’ouvrage, 10 concernent Jean Morin (neuf émanent de Neau, une du ministre).

La correspondance active d’Elie Neau, telle qu’elle se présente dans l’Histoire abrégée, est pétrie de références bibliques. Ruth Whelan a compté quelque 400 « allusions, réminiscences, images, locutions, expressions ou lieux communs, citations plus ou moins exactes de la Bible », en particulier des Psaumes et du Nouveau Testament. Ajoutons encore que le livre comprend, dans ses premières pages, une méditation de Neau, « en forme de prière, pour demander à Dieu son divin amour », et qu’il se clôt par une série de quatorze « cantiques sacrés » attribués à notre Saintongeais. Il n’en reste pas moins que l’auteur de l’Histoire abrégée, Jean Morin, ne s’efface pas du récit, contrairement aux intentions proclamées au seuil du livre. La forme même de l’Histoire abrégée du sieur Elie Neau, aussi complexe soit-elle, fait écho à la dimension proprement religieuse du texte. Elle met en valeur une expérience d’ordre mystique d’un homme issu d’un milieu modeste, mousse dès l’âge de 12 ans – un mysticisme syncrétique qui ne dit pas son nom, « un amour de Dieu qui, pour ainsi dire, est à la portée de tout le monde et facile à comprendre », est-il déclaré dans la préface. A priori loin des préceptes calviniens, le mysticisme de Neau est légitimé par une figure d’autorité, en l’occurrence un pasteur.

Les chemins de Ruth Whelan.

Elie Neau en prison, à Marseille, illustration figurant dans A Short Account of the Life and Sufferings of Elias Neau, Londres, 1749