Deux-cent-quarante-quatrième numéro de Chemins d’histoire, dix-septième de la septième saison
Émission diffusée le mercredi 23 février 2026
L’invitée : Aline Cateux, anthropologue, autrice de Mostar. Ceci n’est pas une ville, Actes Sud, 2026.
Le thème : Mostar, approches anthropologiques
Lecture de l’incipit de l’ouvrage, p. 17-18. Commentaire. Un livre de longue haleine. De quoi ce livre est-il le nom ? Répondre à la question « Que s’est-il passé ici ? », question qui est posée par Aline Cateux en 1999 et depuis cette date. Mostar après la guerre de Bosnie, Mostar en 1999 et jusqu’en 2019, « dernier terrain de thèse » (p. 31), et au-delà. Thèse soutenue en 2023, à l’université de Louvain, sous la direction d’Anne-Marie Vuillemenot, « Mostar : ceci n’est pas une ville » : ethnographie de la disparition d’une ville. La question « Que s’est-il passé ici ? » s’est renouvelée en 20 ans, 25 ans de compagnonnage. L’expérience de 2019, l’idée du rétrécissement (p. 35, à relier à la p. 203). L’idée d’une désintégration, d’une disparition qui émerge donc. « Ce n’est pas une ville », « Ce n’est plus une ville ». L’idée d’un amas de territoires individuels (témoignage de Zora, p. 36, qui dit aussi, p. 39, « chaque promenade peut être la découverte d’une destruction, d’une disparition, d’une dégradation, d’un tas d’ordures quelque part »).
Comment répondre à la question ? Hanter la ville, les promenades, les rencontres (accueillir la parole des habitants, devenus parfois, souvent, des amis… loin des touristes et des journalistes d’un jour), les carnets, la recherche au long cours, la thèse, le livre.
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Quelques éléments d’histoire. Les guerres de Mostar. Bien distinguer les deux guerres, celle de 1992, celle de 1993. A-Violence s’intensifie en 1991. 6 mars 1992, manifestation contre la guerre rassemble plus de 10 000 personnes à Mostar. Début avril, l’armée populaire yougoslave assiège Mostar, aidée par des groupes paramilitaires serbes. Cibles variées, Mostar défigurée. Face aux forces serbes, les forces croates. Ont bientôt la main sur tout le territoire de l’Herceg Bosna. Juin 1992, les troupes serbes se retirent. 15 juin 1992, démolition aux explosifs de la cathédrale orthodoxe de la Sainte-Trinité (p. 56-57), élément important du paysage mostarien avec le Vieux-Pont. B-Incidents entre les forces croates et l’armée de Bosnie-Herzégovine. Le 9 mai 1993, le Conseil de défense croate, HVO, lance une offensive à Mostar et bombarde sa partie Est où des milliers de Bosniaques musulmans ont trouvé refuge. Commence alors un siège de 10 mois, assorti d’une campagne de nettoyage ethnique menée par le HVO et les milices nationalistes croates. Dans la partie Ouest de Mostar, aux mains des forces croates, la population non croate vit un calvaire. L’artillerie croate détruit le Vieux-Pont – Stari Most – le 9 novembre 1993 (p. 61). Jour atroce pour de nombreux Mostariens. C-La fin des combats et les négociations de Washington (mars 1994). Mostar placée sous l’autorité directe de l’administration de l’Union européenne de Mostar (EUAM). Division de la ville entre trois zones distinctes (Mostar Est, sous contrôle du SDA, parti d’action démocratique, parti ethnonationaliste bosniaque musulman ; Mostar Ouest, sous contrôle de l’Alliance démocratique croate, HDZ, parti ethnonationaliste croate ; zone centrale administrée conjointement par les deux municipalités). Accords de paix de Dayton signés à Paris en décembre 1995, consacrent le pouvoir des ethnonationalistes et Mostar devient la capitale du canton n° 7, fief des ethnonationalistes croates du HDZ. Le 20 février 1996, le statut intérimaire de Mostar prend effet, libre circulation des personnes est rétablie. 2004 : statut municipal unifié mais Mostar reste divisée de facto et pas d’élections entre 2008 et 2020. Corruptions et détournements.
Reconfigurations d’une ville. Incroyables circulations humaines. Ceux qui sont partis, ceux qui sont restés. Ceux qui reviennent dans des difficultés incroyables. Les nouveaux voisins, les déplacés. Les nouveaux départs récents. Paysages et lieux urbains après la violence. Ruines. Espaces vides, espaces vidés. Intérêts à la fois du SDA et du HDZ pour maintenir cette situation (p. 68). Reconstruire mais comment ? Une reconstruction qui se fait sans tenir compte de l’identité de la ville et de la mémoire des Mostariens (voir les propos d’Esma, p. 72-73). Une reconstruction pensée avec les institutions internationales. Avec des confusions et des déplacements (la division se déplace du Boulevard à la rivière Neretva ; l’UE présente la reconstruction du Pont comme celle d’un lieu de rencontres dans Mostar, inauguration du 24 juillet 2004).
Autour du devenir du cimetière des Partisans, à l’Ouest de Mostar, lieu emblématique, pièce maîtresse du patrimoine antifasciste mostarien, dégradé de manière multiple pendant la guerre, qui devient, après celle-ci, « un enjeu entre forces politiques locales ». De quelle nature ? D’autres lieux emblématiques, le combinat métallurgique Aluminij, fermé en 2019 (dont l’histoire pendant la guerre de Bosnie est intéressante, entre ethnicisation, expulsion et perte d’emploi), la double dépossession, celle de la guerre et celle de la « période capitaliste » (p. 143). Le centre culturel Abrašević, « une brèche dans l’entreprise de ségrégation ethnonationale en cours à Mostar au début des années 2000 » (p. 171, voir aussi p. 174). Une enclave. L’âme d’un lieu, le šmek, en serbo-croate (p. 191 et s.).
Les chemins de l’autrice.
