Emission 243 : L’année 1966, avec Antoine Compagnon

Deux-cent-quarante-troisième numéro de Chemins d’histoire, seizième de la septième saison

Émission diffusée le mardi 17 février 2026

L’invité : Antoine Compagnon, membre de l’Académie française, professeur honoraire au Collège de France, auteur de 1966, année mirifique, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2026.

Le thème : L’année 1966

Lecture initiale, premières lignes très proustiennes de l’ouvrage. Une enquête au long cours (enseignement au Collège de France, Annus Mirabilis, 2011, cours et séminaires proposés par des collègues (interventions pour la plupart recueillies en 2013 par la revue Fabula, Littérature, histoire, théorie). Le projet jusqu’à sa publication (les conférences à la BnF en 2023) dans la collection fondée par Pierre Nora (1931-2025) à qui est dédié l’ouvrage, la « Bibliothèque des histoires ». 1966, année importante pour Nora, puisqu’elle est celle de son installation définitive dans la maison Gallimard et du lancement de la « Bibliothèque des sciences humaines » (parution de Les Mots et Les Choses. Une archéologie des sciences humaines, signé Michel Foucault, et de Problèmes de linguistique générale, par Emile Benveniste) mais aussi de la collection « Témoins » avec comme premier titre l’ouvrage de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal.

Pourquoi 1966 ? Pourquoi ce type de recherche ? Pourquoi cette année-là ? Enracinement personnel, p. 498 et s. 1966, sur les plans politique, démographique, culturel et intellectuel. Sur le plan politique : réélection, plus compliquée que prévue, de Charles de Gaulle, en décembre 1965 (mise en ballottage, troisième gouvernement Pompidou, à partir du 8 janvier 1966, avec le retour de Michel Debré aux affaires, au ministère de l’économie). Le temps de l’affaire Ben Barka (homme d’affaires marocain, opposé à Hassan II, enlevé à la brasserie Lipp, à Paris, et qui disparaît). Sur le plan démographique. Le début de la « seconde révolution française » (selon Henri Mendras, livre publié en 1988, avec comme empan chronologique les années 1965-1984). Moment étudiant par excellence. 1966 et 1968.

Quelle méthodologie ? Comment sortir de l’impressionnisme ? La primauté de l’histoire intellectuelle et culturelle. Voir l’index (parmi les noms les plus cités, Althusser, Aragon, Barthes, Foucault, Godard, Levi-Strauss, Mauriac, Revel, Sartre, etc.). Parmi quelques exemples, outre ceux qui ont été cités : en novembre 1965 sort Pour Marx. Lire Le Capital d’Althusser ; voir aussi les Écrits de Jacques Lacan, au Seuil. Des livres, ceux de Marguerite Duras par exemple, ceux de Proust qui tombent en Poche, les livres dont on rend compte dans La Quinzaine littéraire et dans Le Magazine littéraire, deux périodiques fondés en 1966)… et du cinéma (1966, c’est l’année d’Un homme et une femme de Claude Lelouch mais aussi de La Grande Vadrouille). Quelle France ? Paris surtout ? Et la « province », ce « mot hideux » (André Malraux) ?

Virgule

Quelques points forts parmi d’autres (1). La figure d’André Malraux, ministre des affaires culturelles depuis 1958, ministre d’Etat depuis 1959. Sort d’un long voyage-croisière en Asie (juin-août 1965). Rédige ses Antimémoires (texte publié en 1967). Vit seul à la Lanterne, à Versailles. 1966, forme d’apogée avec de grands discours (14 octobre 1965, budget de la culture ; 19 mars 1966, inauguration de la maison de la culture d’Amiens ; 30 mars 1966, allocution d’ouverture au festival mondial des arts nègres ; 27 octobre 1966, budget 1967). Retour sur le discours d’Amiens. La culture face au loisir et au patrimoine. Citation, lecture. La culture populaire. Les affaires auxquelles est confronté André Malraux (l’interdiction de La Religieuse ; l’affaire des Paravents, pièce de Genet ; Pierre Boulez et Malraux).

(2). Une affaire : la polémique Barthes-Picard. La controverse éclate (à la rentrée 1965), un peu à contretemps, après la publication de Sur Racine et des Essais critiques de Roland Barthes (1915-1980). Raymond Picard (1917-1975), critique, attaque la méthode de Barthes. Il lui reproche son jargon, le caractère invérifiable de ses interprétations et l’incohérence de sa démarche. La polémique divise le monde intellectuel entre avant-garde et critique universitaire. Barthes vit l’attaque comme une forme de violence idéologique. Dans Critique et vérité (février 1966), il répond vigoureusement à Picard (avec un bandeau « Faut-il brûler Roland Barthes ? »). L’ouvrage comporte deux parties : une réfutation violente et politique des arguments de Picard, puis un programme scientiste. La critique est un « discours qui assume ouvertement, à ses risques, l’intention de donner un sens particulier à l’œuvre », qui impose du sens au lieu d’analyser comment il se produit (p. 201).

(3). L’affaire Treblinka. Affaire liée à la publication du livre de Jean-François Steiner, Treblinka, texte qui a connu un énorme succès (p. 470), mais aussi provoqué une controverse. La critique est surtout venue du fait qu’il s’agissait d’un récit romancé plutôt que d’un livre d’histoire, ouvrage préfacé par Simone de Beauvoir. La polémique est provoquée moins par les libertés que l’auteur a prises avec les témoignages rassemblés que par une phrase de son entretien dans Le Nouveau Candide du 14 mars, « Pourquoi les juifs se sont-ils laissé mener à l’abattoir comme des moutons ? ». Mais ce livre (aujourd’hui maudit, analysé par Samuel Moyn), malgré les violentes attaques qu’il a subies, a marqué le réveil de la mémoire de la Shoah en France, le début de l’insistance sur le sort spécial des juifs, la distinction entre camp de concentration et centres de mise à mort. Pour dater sa conversion (vers le combat contre le négationnisme, p. 479), Pierre Vidal-Naquet se réclamera toujours de ce livre qu’il juge pourtant exécrable, mais qui a signifié un tournant dans la conscience française.

Les chemins d’Antoine Compagnon.

Sur le tournage de Masculin Féminin, le film de Jean-Luc Godard, avec Chantal Goya, Jean-Pierre Léaud et Marlène Jobert, film sorti en 1966