Emission 231 : Enfants espagnols en France entre 1936 et 1939, avec Célia Keren

Deux-cent-trente-et-unième numéro de Chemins d’histoire, quatrième de la septième saison

Émission diffusée le mardi 30 septembre 2025

L’invitée : Célia Keren, maîtresse de conférences à l’université de Versailles-Saint-Quentin, autrice d’un ouvrage intitulé La Cause des enfants. Humanitaire et politique pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), Anamosa, 2025.

Le thème : Enfants espagnols en France entre 1936 et 1939

Le canevas de l’émission

Partir d’une réalité méconnue. Au cours de la guerre civile espagnole, près de 15 000 enfants espagnols sont envoyés en France sans leurs parents pour être mis à l’abri. Ils viennent de la zone dite républicaine. Filles et farçons de 5 à 15 ans. En France, ces enfants sont placés dans des familles d’accueil ou dans des maisons d’enfants, des colonies créées pour eux. La France n’est pas la seule à accueillir ces enfants. On peut citer aussi la Belgique, le Royaume-Uni, l’URSS, le Mexique, le Danemark, la Suisse. Bien distinguer ces parcours de ceux des réfugiés. Une histoire connue en Espagne. Des porteurs de mémoire à une recherche universitaire autonome. Une histoire peu connue vue depuis la France, histoire écrasée par l’exode d’un demi-million de réfugiés espagnols entre la fin janvier et le début de mois de février 1939, par le sauvetage d’enfants juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Une histoire qui n’a pas été portée par un acteur collectif comme en Espagne les associations d’ex-ninos. Pas ou peu de témoignages. Minoration par leurs propres auteurs de leur propre action. Caractère secondaire de cette cause. Une cause refuge face aux dilemmes que pose la guerre d’Espagne. Une cause humanitaire qui permet de s’engager, tout en esquivant les questions qui fâchent.

Orientations choisies. L’humanitaire, perspectives historiographiques (dynamique puissante depuis les années 2010). Un livre avec une perspective relationnelle (p. 18). Envisage une pléiade d’acteurs, voir les relations qui les relient, les hiérarchies qui les ordonnent, acteurs analysés dans les « espaces ou univers de compétition dans lesquels ils agissent et se définissent » (citation de Michel Dobry). En bref, étudier l’espace de la cause des enfants espagnols, pour reprendre le concept mobilisé par les sociologues Lilian Mathieu et Laure Bereni. Une histoire transnationale. Une histoire traversée par les rapports de genre.

Quel cheminement pour aborder cette histoire et ces historiographies depuis les premières recherches en passant par la soutenance de la thèse en 2014 (EHESS, sous la direction de Laura Lee Downs) ?

Virgule

Quelques traits saillants de l’ouvrage (1). La naissance et les débuts d’une cause. Le faux départ, le projet d’« exode des enfants », lancé dès le mois d’août 1936 par des organisations d’aide évoluant dans l’orbite du PCF (Association nationale du soutien de l’enfance puis Secours rouge de France, ANSE puis SRF). Pourquoi promouvoir une telle opération ? Quel projet ? Le refus des autorités espagnoles : comment expliquer la dissonance entre acteurs français et espagnols ? Un projet qui réussit : celui du Comité d’accueil aux enfants d’Espagne (CAEE), créé en 1936 par la CGT et la LDH. Pourquoi la CGT ? Genèse du CAEE (« réponse aux déchirements internes provoqués, au sein de la gauche française, par le conflit espagnol et la politique de non-intervention »). Proposition des ligueurs espagnols (la Ligue des droits de l’homme) et renvoi vers la CGT de la part du président de la Ligue des droits de l’homme en France, Victor Basch (renvoi vers Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, et Georges Buisson). La mission de Victor Basch. Le CAEE, quelle entité (des hommes, avec comme figure de proue Georges Buisson) ? Quel fonctionnement (une dizaine d’organisations de la gauche républicaine ou du monde du travail sont invitées à adhérer au CAEE, avec l’absence ou presque de communistes en leur sein) ? Une rhétorique humanitaire et apolitique. A partir de janvier 1937, les premiers groupes d’enfants espagnols arrivent en France. Le CAEE construit son dispositif d’accueil en convertissant les ressources, les formes d’action et d’organisation du monde ouvrier. Exemples : les familles d’accueil (exemple de l’Isère, carte p. 103), le fonctionnement des colonies collectives (colonies de vacances, orphelinats et maisons de repros créés à l’intention des syndiqués et de leurs familles accueillent des enfants espagnols entre 1936 et 1939, voir la carte des colonies d’enfants espagnols en France en mai 1937, p. 174, puis en mai 1938, p. 215). Sur le terrain, communistes et non communistes militent de concert. Les communistes ouvrent la colonie des « métallos » de Vouzeron ou en créent une de toutes pièces à Ivry-sur-Seine, sous l’égide du maire, Maurice Thorez.

(2). Au-delà du rôle du CAEE, une multiplicité d’acteurs, qu’on doit envisager à l’échelle transnationale. Du côté espagnol, le rôle du ministère de la Santé et de l’Assistance sociale puis, à partir de l’été 1937, la reprise en main du ministère de l’Instruction publique. Comment se fait la coconstruction des choses avec le CAEE au fil de ces mois ? Le rôle des intermédiaires. Les disputes internes au gouvernement espagnol, la place d’autres instances (le gouvernement autonome basque). Et les parents et les enfants, face aux évacuations ? Quelle place ?

(3). La contre-mobilisation catholique et ses effets (concurrencer les groupes de gauche puis rapatrier les enfants dans l’Espagne franquiste). La fin de l’histoire. Les rythmes des évacuations et la reprise du printemps 1938 après un gel de plus de 8 mois. La démobilisation en France. Le contexte n’est plus favorable après le démantèlement du Front populaire puis l’échec de la grève générale lancée par la CGT le 30 novembre 1938. Le CAEE n’a plus d’argent et commence à fermer ses colonies et, dès le mois de mars 1939, le rapatriement semble inévitable.

Epilogue.