Deux-cent-vingt-quatrième numéro de Chemins d’histoire, vingt-neuvième de la sixième saison
Émission diffusée le mardi 8 juillet 2025
L’invitée : Marion Aballéa, maîtresse de conférences à l’université de Strasbourg, autrice de Une histoire mondiale du sida, 1981-2025, CNRS éditions, 2025.
Le thème : Une histoire mondiale du sida
Le canevas de l’émission
Genèse du livre. Un livre qui paraît loin des spécialités initiales de Marion Aballéa, autrice d’une thèse soutenue en 2014 (à Strasbourg), thèse intitulé Un exercice de diplomatie chez l’ennemi : l’ambassade de France à Berlin, 1871-1933 (publiée tirée de cette thèse et parue aux Presses du Septentrion, en 2017). Par quels chemins l’autrice est-elle passée pour proposer une histoire mondiale du sida ? La géopolitique, la diplomatie, les archives diplomatiques.
Quelle histoire du sida est-elle proposée alors ? Une histoire diplomatique mais pas seulement. Une histoire politique ? Une histoire sociale aussi ? Quelles historiographies ? Un champ de recherche actif au tournant des années 1980 et 1990 (Mirko Grmek, Elizabeth Fee, Daniel Fox, Virginia Berridge), puis un effacement à partir du milieu des années 1990. Quelle documentation ? Les fonds d’associations (AIDES, association française de lutte contre le VIH et les hépatites virales, créée en octobre 1984, dont l’un des initiateurs et le premier président est Daniel Defert, compagnon de Michel Foucault, mort du sida en juin 1984), les archives de l’UE et l’OMS. Accès parfois difficile aux archives (en France, accès difficile à l’Elysée, à Matignon, aux Etats-Unis). Les témoignages, les récits, les expériences vécues, comment s’en saisir (la place des victimes, de la souffrance, des morts, 40 millions depuis le début des années 1980) et comment l’articuler aux autres sources.
Le choix d’un plan chronologique avec un plan ternaire. La catastrophe, la lutte, l’impuissance, en première partie jusqu’en 1995. La rupture de 1996 s’impose, avec l’arrivée des mutithérapies antirétrovirales, qui neutralisent efficacement l’action du VIH sans toutefois l’éliminer de l’organisme. Deuxième temps, celui d’une mobilisation générale. Le programme joint des nations unies pour le sida, ou Onusida, est également créé en 1996. La troisième partie commence en 2007. Pourquoi cette date ? L’histoire d’une maladie comme une autre ? La fin de l’histoire ?
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Quelques aspects saillants de l’ouvrage. (1). La naissance du sida : 1981. Description de cinq cas « inhabituels » d’une forme de pneumonie rare, diagnostiquée chez de jeunes hommes homosexuels dans trois hôpitaux de Los Angeles. Le sida éclot aux yeux du monde. Comment le « cancer gay » (on parle au départ de GRID, Gay Related Immune Deficiency puis, dès juillet 1982, d’AIDS, qu’on traduira par SIDA, syndrome d’immunodéficience acquise)devient une pandémie entre 1981 et 1984. Le premier élément qui frappe : l’effondrement spectaculaire et inéluctable du système immunitaire des malades. Assez vite, l’hypothèse d’un agent infectieux transmissible qui causerait cet effondrement immunitaire est travaillée. Le travail du NCI (National Cancer Institute) et de l’équipe de Robert Gallo à Bethesda (banlieue de Washington), l’Institut Pasteur, avec Luc Montagnier (Françoise Barré-Sinoussi, Jean-Claude Chermann, les deux premiers recevant le Prix Nobel en 2008). Rétrovirus (finalement appelé en 1986 virus de l’immunodéficience humaine 1 VIH-1) et modes de transmission. Impasse thérapeutique cependant (premier antirétroviral, l’AZT, loin d’être le miracle attendu). Quête des origines et recherche de causalité se confondent bien vite avec la recherche de coupables. La communauté gay montrée du doigt. Haïti, autre victime de cette quête des origines. Les théories complotistes qui apparaissent.
(2). Comment répondre à la crise. Mobilisation des malades. La première association au monde est fondée à New York, le Gay Men’s Health Crisis, en janvier 1982. 1987 : fondation d’Act Up, toujours à New York. Double modèle de militantisme politique d’Act Up. Actions d’éclat et forme de démocratie directe. L’affirmation du malade-expert. Et la mobilisation politique ? Réponse tardive et dénoncée par les associations (dépistage contraint, travel ban, ampleur des mesures de contrainte, déterminant une forme d’exceptionnalisme du sida, qu’on retrouve finalement en 2020 avec les mesures de contrainte au moment de la crise du COVID). Mobilisation internationale à partir de la seconde moitié des années 1990. La maladie dans l’agenda diplomatique. La lutte contre le sida devient un des principales priorités de la communauté internationale. La création d’Onusida en décembre 1995 et la liquidation du Global Programme on AIDS de l’OMS. Le premier directeur d’Onusida est le Belge Peter Piot (qui en est le directeur jusqu’en 2008). Affirmation du leadership américain. Mobilisations du Nord pour le Sud ?
(3). Une pandémie sous contrôle ? Les coupes américaines dans le budget de l’aide à la lutte contre le VIH restent préoccupantes. Une épidémie en voie de patrimonialisation.
Les chemins d’histoire de Marion Aballéa.

un film de Robin Campillo sorti en 2017