Deux-cent-vingtième numéro de Chemins d’histoire, vingt-cinquième de la sixième saison
Émission diffusée le dimanche 11 mai 2025
L’invité : Adrien Aracil, agrégé et docteur en histoire moderne, auteur de Histoire d’une liberté dans la France moderne. Protestants, politique et monarchie (vers 1598-vers 1629), Classiques Garnier, 2025.
Le thème : Protestants, politique et monarchie dans la France du premier XVIIe siècle
Le canevas de l’émission
Quelques mots pour camper ce premier XVIIe siècle sur lequel se concentre l’attention de l’auteur, entre 1598 et 1629, celui d’Henri IV, roi depuis 1589, et de Louis XIII, son fils et successeur, à partir de 1610, d’abord sous la régence de Marie de Médicis. Des acteurs majeurs : Philippe Duplessis-Mornais (1549-1623) et Théodore Agrippa d’Aubigné (1552-1630), Henri II, duc de Rohan (1579-1638). Le tout dans un contexte politique agité qu’on n’a jamais très bien su qualifier du point de vue de l’histoire du protestantisme, sorte de remake insipide et voué à l’échec des guerres de religion du XVIe siècle, autour des frasques du parti huguenot et de sa pléiade d’acteurs.



Portraits de Philippe Duplessis-Mornay (1613, musée de Nantes), de Théodore Agrippa d’Aubigné (1622, musée de Genève), d’Henri II de Rohan (par Samuel Hofmann, vers 1632)
Au point de départ du livre, une dense réflexion historiographique. Sortir du paradigme benoistien (Elie Benoist, auteur d’une fameuse Histoire de l’édit de Nantes…, monument rédigé par le pasteur d’Alençon exilé à partir de 1685 à Delft, aux Provinces-Unies, monument qui fixe pour très longtemps l’histoire d’une minorité persécutée au XVIIe siècle, monument prolongé par l’histographie contemporaine sur bien des points). Sortir d’une forme d’absence de recul vis-à-vis des sources, « sans aucune démarche épistémologique de distanciation par rapport aux discours et aux actions d’écriture dont elles sont porteuses » (p. 42). Sortir de visions figées du parti politique huguenots des règnes d’Henri IV et de Louis XIII, un parti construit autour de l’opposition entre les « fermes » et les « prudents », distinction établie par Agrippa d’Aubigné (dans Le Caducée ou l’Ange de Paix, consacré à l’assemblée politique de Saumur, en 1611) et qui finit par devenir un concept qui fige les choses plutôt qu’il ne les explique. Sortir d’une vision téléologique du siècle de Louis XIV et du grand processus d’affirmation d’une monarchie absolue chimiquement pure, en quelque sorte.
L’enjeu pour Adrien Aracil : considérer les réformés du premier XVIIe siècle comme des objets politiques, soit comme des acteurs qui auraient pris l’initiative de reconstruire leur place dans la France de l’après-édit de Nantes. Envisager l’existence d’une action à la fois politique et confessionnelle, qui permette, en quelque sorte, de mêler fermeté et prudence. La « liberté politique », c’est l’articulation opérée par les réformés dans le domaine politique entre leurs actions et les contraintes idéologiques, anthropologiques ou juridiques qui pèsent sur elles (p. 63). Où l’on retrouve la tension qui existe entre la définition libérale de la liberté, selon laquelle elle correspond à une absence de contrainte, et sa définition républicaine, qui suppose au contraire une restriction des intérêts particuliers au service de l’intérêt commun (voir l’analyse de Jean-Fabien Spitz). Idée machiavélienne selon laquelle l’action politique correspond à un juste usage de son libre-arbitre par un acteur capable de faire preuve d’audace et de « vertu » pour parvenir à contraindre la Fortune. Voir les analyses de John Pocock (intellectuel néo-zélandais, mort en 2023, auteur de The Machiavellian Moment…, initialement paru en 1975).
La méthodologie globale : considérer la langue des acteurs comme une matière de la recherche. Dimension locutoire, illocutoire et perlocutoire du texte. L’analyse des langages et des discours apparaît nécessaire, en tant qu’elle nous en dit autre chose. L’écriture comme action. L’ambiguïté construite par le langage constitue le lieu privilégié de l’action politique du premier XVIIe siècle. Les mots constituent des pratiques politiques, marqueuses d’une liberté comprise comme l’élaboration d’une potentialité (p. 57). Avec cette méthodologie, on comprend mieux une phrase citée par l’auteur dans son introduction, phrase qui apparaît dans un discours rapporté par le Mercure français, texte daté de novembre 1625 et signé Etienne Maniald, avocat au parlement de Guyenne et député général des Eglises réformées de France. Citation, p. 47 (il faut « laisser [les Rochelais] vivre en une juste liberté, sans laquelle, Sire, ils ne peuvent être vos sujets, [mais] seulement vos esclaves, car Votre Majesté sait que la royauté ne s’étend que sur les personnes de libre condition »), et analyse conclusive, p. 56.
Les sources : divers écrits contemporains ou postérieurs à la période concernée, notamment ceux de Philippe Duplessis-Mornay ou d’Agrippa d’Aubigné. Corpus majeur : recueils manuscrits des actes et des documents produits et entourant les assemblées générales politiques qui se sont tenues entre 1598 et 1622. 8 assemblées politiques qui donnent lieu à une correspondance nourrie et produisent, entre autres, 32 cahiers de doléances adressées au roi et 5 règlements généraux. Recueils utilisés : ceux de la Bibliothèque Mazarine. D’autres copies existent. S’interroger sur la « fabrication » de ces recueils. Réalisation de tableaux classant la totalité des 904 doléances contenues dans les 32 cahiers. Analyse comparée de la plainte politique. Les cahiers, au cœur de l’analyse, révèlent à la fois une dimension existentielle et des enjeux plus ponctuels de discours et de stratégie juridico-politique (p. 73).
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Quelques aperçus sur le livre (1). Exposer « les fondements du système », pour reprendre les mots de Denis Richet. Faire des assemblées, des institutions légitimes d’Ancien Régime. Ces assemblées ont une histoire au long cours (voir les travaux d’Hugues Daussy sur le parti au XVIe siècle). Entre rapport de force avec le pouvoir royal et négociation. La question des députés généraux des Eglises réformées de France : la transformation d’un élément de circonstance, la présence d’un noble d’épée et d’un robin à la cour pour représenter l’assemblée auprès du conseil et négocier l’édit, en un fondement juridique de leur capacité à se réunir. L’existence des assemblées et l’assurance de leur convocation régulière sont ainsi rattachées à la désignation de ces « députés généraux », et par-là au 43e article particulier de l’Édit, qui statue que les réformés ont le droit de se réunir pour désigner « ceux qui ont charges ». Cela ne va pas sans mal. Tensions multiples, la distinction entre assemblées politiques et assemblées ecclésiastiques (synodes nationaux). Montée en puissance, au sein de ces assemblées politiques de juristes et de notables urbains. L’auteur interroge le rapport des réformés de ce début du XVIIe siècle à la mémoire (les réformés face au « non oubli »), à l’unité et au langage politique.
(2). Les déplacements des années 1610-1620. L’assemblée de Saumur (1611) et ce qu’elle dit dans un contexte troublé (minorité royale, régence de Marie de Médicis). Un « moment institutionnel ». Volonté d’autonomisation de la part des réformés. A partir de cette date, une forme de transfert de la capacité d’action politique des réformés vers des instances provinciales, locales. Assemblées de cercles, équilibres locaux, divisions. La noblesse, Rohan comme champion des structures locales. Comment comprendre la place des dernières assemblées politiques générales ?
(3). La fin de l’histoire et la mise à mort d’une culture politique. Etouffement et dénigrement des institutions réformées, rabaissement des acteurs politiques, jusqu’à la fin du parti huguenot, avec le siège de La Rochelle, la paix d’Alès, l’édit de Nîmes. Le tout au service de la fabrication d’un roi bodinien, dont la souveraineté n’est plus partagée. Ce discours royal a en quelque sorte invisibilisé la culture politique huguenote, la liberté des réformés que ce livre cherche précisément à retrouver.
Epilogue. Les chemins d’Adrien Aracil.