Emission 215 : Faux et forgerie au Moyen Age, avec Paul Bertrand

Deux-cent-quinzième numéro de Chemins d’histoire, vingtième de la sixième saison

Émission diffusée le jeudi 24 avril 2025

L’invité : Paul Bertrand, professeur d’histoire médiévale à l’université de Louvain, auteur de Forger le faux. Les usages de l’écrit au Moyen Age, Seuil, 2025.

Le thème : Faux et forgerie au Moyen Age

Le canevas de l’émission

Genèse de l’ouvrage. L’ouvrage poursuit une réflexion sur l’écrit au Moyen Age, réflexion menée depuis plusieurs années et marquée notamment par la publication, aux éditions de la Sorbonne, de Les Ecritures ordinaires. Sociologie d’un temps de révolution documentaire (entre royaume de France et Empire, 1250-1350). Un projet mûri plus directement depuis au moins 2019, à l’Institute for Advanced Study, à Princeton. Le happening scientifique du 25 mars 2019, où sont mis en parallèle la circulation de fake news, à travers un événement tragique dans la France contemporaine, le lynchage de Roumains, accusés d’enlever des petites filles en Seine-Saint-Denis pour vendre leurs organes, et la propagation d’une rumeur en 1171, à Blois, et ses conséquences terribles : après qu’un serviteur chrétien a affirmé avoir un juif jeter le corps d’un garçon mort dans la Loire, les juifs de Blois sont mis en prisons et 32 d’entre eux sont brûlés sur des bûchers, à l’instigation du comte Thibaut V. Ce balancement entre époque contemporaine et époque médiévale (les révolutions graphiques) est assumé tout au long de l’ouvrage. De quelles révolutions graphiques parle-t-on ? De quelles périodes ? Graphique d’appui : le nombre de chartes conservées dans l’espace belge par siècle (graphique, p. 139).

L’objet du livre : « Comment éclairer mieux le moment, les manières, le contexte par lesquels l’écrit est devenu si important, sinon en tentant de comprendre comment il est par ailleurs dévié, faussé, manipulé ? » (p. 10).

Réflexion préliminaire : le Moyen Age n’est-il pas l’empire du « faux » ? Lorenzo Valla et la dénonciation de la « donation de Constantin » en 1440 semble sonner le glas du Moyen Age précisément (une affaire en fait bien plus complexe, voir le chapitre 23, qui rappelle que le texte, né probablement au IXe siècle, installé dans le paysage ecclésial à partir du XIe siècle, est vite pointé du doigt, p. 418), avec les humanistes qui l’ont précédé et surtout suivi. Le développement de l’étude critique (voire hyper-critique) des textes à l’époque moderne (les jésuites, les bollandistes, les mauristes). Les grandes entreprises d’érudition du XIXe et du XXe siècle. Mais d’une part il y a différents types de faux (typologie de Léopold Genicot, le « faux matériel », c’est la forme qui est fausse, on parle aujourd’hui d’une forgerie au contenu vrai mais à la forme non authentique ; le « faux formel », soit la forme et le fond sont également faux, soit le contenu est faux mais la forme est exacte). Et, d’autre part, le schéma binaire faux, forgerie / vrai, authentique est à reconsidérer. La fausseté médiévale est « ambiguë ». L’historiographie récente à ce sujet est fournie. Le maître (Michael Clanchy, préfacier de l’ouvrage de 2015, le présent livre étant dédié à sa mémoire, le professeur britannique est mort en 2021) et les autres.

La méthodologie. Un empan chronologique large (lequel ? A la « recherche du fantôme des origines malgré tout » ?). Quels espaces concernés ? L’examen d’une « trentaine de dossiers ». De quelle nature ? La diplomatique (la science des chartes) est concernée mais pas seulement (là encore, le panel est large, jusqu’aux « écrits du diable », examinés dans le chapitre 22). L’arsenal conceptuel mobilisé. On peut considérer le graphique de la p. 419, graphique qui ouvre les conclusions de l’ouvrage. Les mots du graphique (« autorité de l’écrit », « forgerie », « fictionnalisation », « fiction », on pourrait ajouter « fictionnalité » narrative / juridique, concept souvent utilisé, « bricolage ») et les flèches. Explications. Les mots d’hier et d’aujourd’hui autour du « faux ».

Virgule

Quelques réflexions à travers l’ouvrage, découpé en trois parties et en deux « charnières à gros gonds » qui constituent des transitions roboratives. (1). La notion de faux dans la documentation hagiographique, apocryphe, diplomatique, théologique avant les troubles documentaires du Xe siècle et de l’an mil. Construction discours écrit médiéval, où l’imagination et l’invention commencent à trouver une place. Quelle place ? La correctio carolingienne. Le cas d’Hincmar de Reims (806-882), archevêque de Reims, grand juriste, conseiller à la cour de Charles II le Chauve. Hincmar traîne une réputation de faussaire, réputation indue (p. 125). Un rapport à l’écriture intense (« rush d’administration documentaire d’Hincmar de Reims », p. 140). Hincmar s’insère dans ce paysage de scripteurs « qui ne considèrent pas l’écrit comme sacré en soi, intangible, impossible à transformer ». Bricolage et braconnage intellectuel et manuscrit.

(2). Phase complexe de transition. Avec l’écroulement du monde carolingien, il y a un étiolement de la dynamique de l’écrit. Et parce que l’écrit vaut de moins en moins, on le manipule davantage. Aux XIe et XIIe siècles, les régimes de fictionnalité, de bricolage, de forgerie accélèrent encore leur emprise sur l’écrit, sous de multiples pressions. L’une d’entre elles est mémorielle : besoin de se recréer une mémoire, pour remédier à l’oubli et aux fantômes du souvenir. Manipulation des écrits. Voir par exemple ce qui concerne les chartes, « un des poumons d’écriture du Moyen Age » (p. 169). Quelle place pour le faux ? Que disent les chiffres pour les corpus français et belge (voir le chapitre 9) ? La part des faux n’est pas très importante, d’autant que la notion d’« actes douteux » « empoisonne le climat et ébranle les monuments de chiffres » (p. 184). Peu de faux établis, beaucoup de documents douteux.

(3). Face aux manipulations de l’écrit, une réaction dure des institutions. La papauté s’attaque aux faussaires dès le XIIe siècle (tournant Innocent III, pape entre 1198 et 1216). Au XIIIe et au XIVe siècle, le faux devient inacceptable. La figure du faussaire, voir par exemple la figure de Robert d’Artois au XIVe siècle, p. 331 et s.). Des procédures de contrôle sont mises en place. La place de micro-institutions de contrôle de l’écrit, à l’échelle locale.

Epilogue.

Fresque anonyme du XIIe siècle représentant la donation de Constantin (par laquelle Constantin était censé avoir donné au pape Sylvestre l’imperium sur l’Occident en 315), fresque conservée à la basilique des Quatre-Saints-Couronnés, à Rome