Emission 204 : Nouveaux regards sur la réforme de Clisthène, avec Paulin Ismard et Arnaud Macé

Deux-cent-quatrième numéro de Chemins d’histoire, neuvième de la sixième saison

Émission diffusée le samedi 14 décembre 2024

Les invités : Paulin Ismard, professeur d’histoire grecque à Aix-Marseille Université, et Arnaud Macé, professeur d’histoire de la philosophie ancienne à l’université de Franche-Comté, à Besançon, coauteurs de La Cité et le Nombre. Clisthène d’Athènes, l’arithmétique et l’avènement de la démocratie, Les Belles Lettres, 2024.

Le thème : Nouveaux regards sur la réforme de Clisthène, à la fin du VIe siècle avant notre ère

Le canevas de l’émission

Lecture inaugurale. Extrait de la citation, p. 145, extrait de la Constitution des Athéniens, texte attribué à Aristote. Explications. 10 tribus, au lieu de 4. Conseil des Cinq-Cents ou Boulè. Tribus, trittyes (de la ville, de la Paralia, de la Mésogée), dèmes. Autres termes : naucraries, genè, phratries, sacerdoces. La politeia et le « brassage » (anamixis). C’est au sein de la Boulè que l’opération de brassage prend tout son sens, imposant à 500 citoyens, tirés au sort, venus des différentes régions de l’Attique de délibérer et de prendre des décisions de toutes sortes. Le rôle des tribus (fêtes organisées dans ce cadre, culte aux dix héros qui leur ont donné leur nom, appartenance à une tribu comme élément constitutif de chaque citoyen, calendrier composé de dix mois correspondant à la succession des dix groupes de prytanes à la tête de la Boulè, lequel calendrier coexiste avec le calendrier traditionnel de 12 mois). Une réforme acte fondateur de la démocratie à Athènes. Idée d’isonomie, distribution des droits et des devoirs entre les citoyens conformément à leur égalité.

L’événement clisthénien et son interprétation. Une « construction historiographique » (p. 20), un « édifice construit par l’historiographie moderne de la réforme clisthénienne », « en tout point magnifique » (p. 28). Au XIXe siècle (George Grote, historien britannique) et après. Grand livre de Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet, livre paru en 1964, Clisthène l’Athénien. Essai sur la représentation de l’espace et du temps dans la pensée politique grecque de la fin du VIe siècle à la mort de Platon : l’« instauration du politique », arrachement aux anciennes solidarités communautaires, pour constituer les Athéniens « en une cité homogène, faite de citoyens semblables et égaux, ayant les mêmes droits ». Voir aussi ce qu’en dit Jean-Pierre Vernant, en 1965 : « Par la constitution clisthénienne, la cité se fait démocratie, elle se réalise en quelque sorte, de façon consciente » (citation, p. 12).

Les regards sur la réforme clisthénienne ont évolué. « Fissures », « failles » de l’édifice historiographique. 1-Remise en cause de la dimension abstraite, voire géométrique, du redécoupage clisthénien. La réforme institutionnalise en fait des liens communautaires déjà existants (voir les travaux de John Traill et de Graham Stanton, dans le dernier quart du XXe siècle, jusqu’aux travaux récents de Delphine Ackermann). 2-Remise en cause du rôle de Clisthène lui-même. On peut analyser l’événement en termes de « révolution populaire » (voir les travaux de Paulin Ismard, de Josiah Ober). La réforme a peut-être été « rendue possible par l’activisme du peuple athénien » (p. 37) : explications. Cette hypothèse expliquerait la faible postérité de Clisthène, en tout cas jusqu’à sa réhabilitation contemporaine. 3-Reconnaissance de la finalité militaire de la réforme clisthénienne (voir ce que suggère le fragment dit de Cleidemos).

Virgule

Ce qui intéresse les auteurs : la question de l’inspiration clisthénienne, loin des explications longtemps avancées. Lien souvent évoqué entre la conception géométrique à l’œuvre dans la réforme et les grandes transformations de la rationalité à l’époque archaïque (voir ce qu’en disent Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet ou encore Jean-Pierre Vernant). Les affinités entre la cosmologie milésienne de la fin de l’époque archaïque et le principe de l’isonomie clisthénienne. L’influence pythagoricienne. Des raisonnements qui utilisent l’analogie, jusqu’au vertige (voir la p. 49) ?

Considérer les savoirs vernaculaires pour comprendre la réforme clisthénienne, ce « savoir des nombres couramment partagé au sein des sociétés de la Grèce archaïque, se distinguant sensiblement des spéculations mathématiques savantes » (p. 53-54). Les savoirs sociaux communément partagés. Se détacher d’une vision trop théorique des mathématiques grecques. Prendre en compte la « counter culture », la culture des jetons, selon l’expression de Reviel Netz (citation, p. 60, note). Forme de continuum pratique : les opérations de calcul se développent en même temps que les objets concrets qui les rendent possibles (pièces de monnaie, psêphoi et ostraka, osselets, dés de la divination, jetons avec lesquels on compte sur les abaques). Parmi les pratiques impliquant concrètement de l’arithmétique ou de la géométrie, le domaine guerrier occupe une place importante.

La démonstration suivie. 1-Mettre en évidence un art du nombre associé dès Homère aux manœuvres militaires et destiné à améliorer la performance du groupe combattant. Détour par Platon, détour passablement complexe. Il existe des savoir-faire et des savoir-compter qui sont utiles au rangement des armées mais qui peuvent aussi servir à fonder la cohésion et à stimuler la capacité d’action d’une communauté politique. Ces savoir-faire sont associés aux héros du cycle troyen. L’analyse passe ici par l’examen de passages des Lois (livre VII, qui évoque trois jeux enfantins auxquels s’initient les enfants de la cité idéale des Magnètes, jeux que les auteurs placent sous le signe de trois héros homériques, Ulysse, Agamemnon et Nestor (p. 78 et suivantes) et dont on comprend l’utilité militaire mais aussi l’adaptation politique (voir p. 91, citation à lire, et s., à travers cette fois le livre V des Lois). 2-Montrer que cet art a trouvé une application dans le cadre politique dès avant la réforme de Clisthène, au VIe siècle, à Cyrène, à Corinthe, à Erétrie. Corinthe et Erétrie sont les deux exemples les plus intéressants à étudier car ils supposent une division territoriale et une « dose de brassage » dans l’application de l’art des nombres à la cité à l’époque archaïque (p. 142). 3-Revenir sur l’adaptation clisthénienne. La réforme ne substitue pas à un ancien système (avec aussi des tribus et des trittyes, des phratries et des naucraries) un nouveau mais ajoute un autre type de division (p. 150). Clisthène, dans la continuité des réformateurs de Cyrène, d’Erétrie ou de Corinthe ? Des pratiques collectives. Clisthène et le peuple.

Epilogue en pied de nez. Et si la pensée pratique et les savoirs collectifs dont témoigne la réforme de Clisthène offraient son fondement le plus solide à la pensée grecque ?

Les chemins de recherche(s) des deux auteurs.

La réorganisation de l’Attique et la réforme clisthénienne (carte proposée dans l’ouvrage de Paulin Ismard, La cité des réseaux. Athènes et ses associations, VIe-Ier siècle av. J.-C., Publications de la Sorbonne, 2010, ouvrage disponible en ligne, annexe 1)