Emission 198 : La vie d’outre-tombe du roi Salomon, un article oublié de Marc Bloch, avec Julien Théry

Cent quatre-vingt-dix-huitième numéro de Chemins d’histoire, troisième de la sixième saison

Émission diffusée le mercredi 25 septembre 2024

L’invité : Julien Théry, professeur d’histoire médiévale à l’université Lumière-Lyon 2, postfacier de Marc Bloch, La Vie d’outre-tombe du roi Salomon, Presses universitaires de Lyon, 2024, texte préfacé par Florence Hulak, initialement publié sous la forme d’un article en 1925, dans la Revue belge de philologie et d’histoire.

Le thème : La vie d’outre-tombe du roi Salomon, un article méconnu de Marc Bloch

Le canevas de l’émission

L’article dans son contexte. Marc Bloch en 1925. Né en 1886, combattant de la Première Guerre mondiale, docteur en histoire en 1920, publie son grand ouvrage Les Rois thaumaturges en 1924. Ce n’est qu’après la publication de l’article qui nous intéresse que Marc Bloch est nommé professeur d’histoire médiévale à l’université de Strasbourg et qu’il fonde la revue Annales d’histoire économique et sociale en 1929, dix ans avant la parution de la synthèse magistrale, La Société féodale. On connaît sa destinée funeste, privé de sa chaire à la Sorbonne, l’auteur de L’Apologie pour l’histoire, ou métier d’historien et de L’Etrange défaite, engagé dans la Résistance, est arrêté par la Gestapo, à Lyon, et exécuté le 16 juin 1944. L’érudition de Marc Bloch.

Article méconnu qui a pourtant une grande portée. La teneur de l’article en quelques mots. Au point de départ : le rapprochement de deux « historiettes » qui narrent la pénitence ou le supplice du roi Salomon. La première est extraite d’un récit consacré à la vie de saint Edouard le Confesseur, rédigé entre 1161 et 1250. On y voit deux Anglais, d’abord partis en pèlerinage à Jérusalem, qui, après avoir réussi à franchir un mur d’une « hauteur infinie » en nageant dans l’Euphrate, rencontrent le roi Salomon, dans la « dernière chambre » d’un palais délabré, à quelques encablures de ce qui est décrit comme « la cité royale, pleine de tous les délices du Salut et de la Vie ». Le texte indique que Salomon, « ayant provoqué très gravement la colère de Dieu », « fait pénitence, frappé de ce châtiment, jusqu’au jour du Jugement ». Commentaire de Julien Théry. La Vie de saint Edouard, la suite de l’histoire, l’anneau de saint Jean. Ce texte et ce qu’il dit des « hommes du Moyen Age », qui « ont toujours beaucoup rêvé sur l’au-delà », dit Marc Bloch. Lieux communs et spécificités du texte. Séjour provisoire ou stage dans le palais de Salomon. Une peine qui concerne un pécheur unique. A ce moment d’analyse, à travers ses remarques sur les « rêves » ou les « contes » de l’au-delà, Bloch identifie « plusieurs grandes thématiques de recherche » explorées à partir des années 1970 (Julien Théry, p. 86). La deuxième histoire figure dans une chronique du règne de Charles VI composée vers 1431 par Jean Jouvenel des Ursins. Un Parisien s’aventure en 1403 dans un château écossais en ruines afin de poser une question au diable et est témoin d’une scène terrifiante : une personne est amenée dans une forme de bière ou de cercueil, entièrement nue, suivie d’une nuée de 10 000 corbeaux qui, dit le texte, « décharnèrent cette personne et lui mangèrent toute la chair ». Ne demeure que les os, finalement « remis audit cercueil et emporté[s] », est-il ajouté. Cet homme, c’est le roi Salomon, qui n’est pas damné mais qui doit souffrir « jusqu’à la fin du monde tel pénitence et mal comme s’il était en vie ». Analyse de Bloch et regard de Julien Théry. Thème reçu de la littérature antique ? Prométhée, les corbeaux. La suite de l’histoire. Rapprochement entre les deux « historiettes ». Les deux textes attribuent à Salomon un sort exceptionnel. « Placé en dehors des lieux habituels des peines ou des récompenses, exclu de l’enfer et du purgatoire aussi bien que du paradis, il subit une peine dont le terme est fixé d’avance, puisqu’elle doit prendre fin le jour du Jugement dernier ».

Virgule

Une « fable d’origine théologique » (p. 51). La Bible : le second livre de Samuel et le premier Livre des Rois (lecture, p. 51). Tradition hébraïque depuis les premiers talmudistes. La théologie chrétienne, les textes et l’iconographie. Jusqu’aux temps modernes et à la controverse entre catholiques et protestants. La très durable controverse théologique portant sur le salut ou la damnation de Salomon. La légende examinée par Marc Bloch : une « réponse transactionnelle » à la contradiction sans issue rencontrée par les théologiens. L’aporie à laquelle est confrontée la « spéculation pure » est dépassée par « l’imagination » : Salomon sera châtié dans l’autre vie mais sa peine, légère ou cruelle, ne sera pas éternelle.

Une articulation subtile entre culture savante et culture populaire. Marc Bloch affirme ne pas donner au conte « le nom de populaire, au sens où l’on entend d’ordinaire cette épithète » (p. 51). Mais, à la toute fin de l’article (p. 62), Bloch, tout en soulignant l’origine savante des récits convoqués, insiste sur « l’âme collective » portée à substituer aux spéculations ou aux controverses doctrinales « une suite d’images concrètes et véritablement poétiques ». L’invention d’une modalité originale d’étude des mythes en histoire. Marc Bloch dit à la fin de son article (p. 62) : « un récit qui donne corps et couleur à une idée religieuse plus ou moins abstraite, qu’est-ce, au fond, sinon un mythe ? ». L’historien insiste sur « l’esprit de création mythique », peu répandu dans le Moyen Age occidental et qui s’est concentré sur la vie future et la représentation de l’autre monde. Le mythe, tel que le conçoit Bloch, est mû par une forme spécifique de rationalité, qui ne se résorbe ni dans celle de la théologie, ni dans celle de la science, dit Florence Hulak (p. 28). Des échos avec des analyses et des débats plus tardifs (voir les travaux de Lévi-Strauss, en particulier). Une analyse qui permet de distinguer des récits porteurs d’une vérité mythique pour les individus qui les racontent et les entendent et de simples fictions (dont relèvent des contes orientaux analysés par Bloch).

Un article qui ouvre les portes d’un « royaume inexploré : l’anthropologie historique des représentations religieuses » (p. 95). Quelle (esquisse d’) anthropologie historique proposée par Marc Bloch ? La notion de « mentalités ». Une anthropologie qui s’abstient d’assigner au religieux un statut spécifique (ce qu’on retrouve chez les successeurs de Bloch, jusqu’à Jérôme Baschet).

Julien Théry propose d’ajouter à l’enquête de Bloch un récit du kabbaliste Isaac ben Samuel d’Acre (dans le Livre du trésor de vie, XIVe siècle).

Détail de la mosaïque du Jugement Dernier (XIe-XIIe s.) figurant dans la cathédrale Santa Maria Assunta de Torcello, église située au nord de la lagune de Venise (les rois David et Salomon figurent à la gauche de cette image)