Cent quatre-vingt-seizième numéro de Chemins d’histoire, premier de la sixième saison
Émission diffusée le dimanche 8 septembre 2024
L’invitée : Clémentine Vidal-Naquet, maîtresse de conférences, habilitée à diriger des recherches, à l’université de Picardie-Jules-Verne, autrice de Noces de cendres. Un voyage dans les ruines de la Grande Guerre, éditions de La Découverte, 2024.
Le thème : Un voyage de noces dans les ruines de la Grande Guerre
Le canevas de l’émission
Lecture initiale, p. 7-8. Explications. L’objet en question, la source. Description rapide de l’album, d’un poids de 8 kg, album conservé à l’Historial de Péronne (95 pages grises et épaisses au format paysage, 551 photographies et cartes postales, cartes dessinées à la main et légendes indiquant les lieux des prises de vue). De l’importance de l’observation et de la culture visuelle (voir p. 15, avec références à Roland Barthes, Daniel Arasse, François Laplantine, l’anthropologue, auteur de Penser le sensible). De la découverte de cet album (2011) à la publication du livre, en passant par la publication des premiers volumes de la collection « A la source » (série commencée en septembre 2019, avec Vies oubliées d’Arlette Farge, l’ouvrage signé Clémentine Vidal-Naquet étant le huitième de la série). Les protagonistes : Gérald Debaecker et Berthe Briant, mariés à Paramé, en Ille-et-Vilaine, le 4 septembre 1919, un couple qui s’est rencontré pendant le premier conflit mondial, selon les dires de leur propre fils (contacté en 2018 et en 2019). L’album et les recherches de Clémentine Vidal-Naquet. L’album semble pouvoir répondre à une question : quels sont les effets de la guerre sur les couples unis pendant le conflit par le seul lien épistolaire ? Source qui semble incomparable pour étudier l’intimité des couples en guerre et au sortir de la guerre. Ici, on a affaire à un ancien combattant qui montre la guerre et qui compose ensuite un récit photographique pour assurer une forme de pérennité à la transmission. Un cas singulier, une démarche micro-historique certes mais à la rencontre du collectif. Dégénéraliser les expériences sociales tout en désingularisant les expériences individuelles et intimes, elles-mêmes empreintes de société (voir p. 14).
Manière de faire de l’autrice. Regarder l’album et le déplier. Rendre compte d’un parcours conjugal, mais aussi différencier le conjugal, le privé et l’intime… à partir d’un objet élaboré uniquement par l’époux et centré sur lui. Berthe invisibilisée. Le choix d’écriture : chapitres et contrepoints, « une version autre de la même histoire ». Licence narrative : réparer l’invisibilité féminine par une autre forme d’exposition et rendre un peu sensible l’apport de la connaissance historique (p. 20).
Virgule
Quelques réflexions (1). Le mariage et la lune de miel. Les six photographies du mariage dans l’album. Profil des deux mariés. Le voyage de noces et sa pratique. Le départ immédiat. Itinéraire. Sur les traces du passé de chacun. Sur les traces de la Grande Guerre. Dark Tourism. Périple de Gérald et de Berthe dans les régions dévastées. A l’allure du train, le spectacle des ruines. Mise en scène de la désolation dans l’album. Une idée exceptionnelle ? Cinq autres voyages de noces des lendemains de guerre ayant pour destination les champs de bataille ont été retrouvés par l’autrice (p. 100).
Quelques réflexions (2). Un album qui dit aussi la trajectoire de Gérald pendant la guerre. Voir les photographies en soldat entre 1915 et 1918. Engagé volontaire dans l’armée à 17 ans, en septembre 1914. Caporal en décembre 1914. Sur le front, en avril 1915. Régiments (caporal au 110e régiment d’infanterie, pilote sergent de la 36e escadrille à partir de la fin 1915, puis nouvelle escadrille, en mars 1916, la MF 63, part pour l’armée d’Orient, à la mi-1916, souffre du paludisme, est rapatrié en septembre 1916, expérience en Orient connue par un album conservé à la BnF, à partir de mai 1918, dans le 54e bataillon alpin de chasseurs à pied, blessé en octobre 1918) et parcours. Le voyage de noce à l’aune de ce parcours pendant la Grande Guerre (ne recouvre pas parfaitement la trajectoire de guerre de Gérald). Un pèlerinage de Berthe, sur la trace de trajectoires de cousins et d’un frère cadet ? C’est bien sa guerre que Gérald souhaite associer au voyage de noces. Quel récit ? Un album qui met en valeur certains épisodes et qui fait silence sur d’autres (cassé de son grade en 1918, pour retard de quatre jours après une permission, termine la guerre comme dégradé et comme simple soldat). Un voyage sans doute aussi comme une réparation.
Quelques réflexions (3). Bifurcations. Gérald Debaecker après 1919. Courtier maritime. En Indochine. Journaliste dans les années 1930. En 1940, piges pour France Soir, devenu un organe de propagande allemand. Admiration pour Hitler est antérieure. S’engage en tant que correspondant de presse auprès de la Légion des volontaires français contre le bolchévisme ; sur le front de l’Est. Parmi les tout premiers Français engagés comme Waffen SS, à l’été 1943 (correspondant de guerre). A l’Est. Tué par le maquis en Normandie. Les vertiges de l’historienne.
Les chemins de Clémentine Vidal-Naquet.
