Emission 184 : Le Saint-Empire face au monde, entre XVe et XIXe siècle, avec Indravati Félicité

Cent quatre-vingt-quatrième numéro de Chemins d’histoire, vingt-cinquième de la cinquième saison

Émission diffusée le dimanche 13 avril 2024

L’invitée : Indravati Félicité, professeure à l’université de La Réunion, autrice de Le Saint-Empire face au monde. Contestations et redéfinitions de l’impérialité, XVe-XIXe siècle, CNRS éditions, 2024.

Le thème : Le Saint-Empire romain germanique face au monde, entre XVe et XIXe siècle

Le canevas de l’émission

Point de départ : première de couverture, extrait du globe du marchand nurembergeois Behaim, lieu de mémoire d’une Allemagne connectée au monde à l’époque moderne (1492), globe conservé à la BnF. Commentaire de l’autrice.

Extrait du globe terrestre de Martin Behaim, 1492, Bibl. nat. France

Le projet du livre. Retour sur les mots : le Saint-Empire romain germanique, appellation francophone habituelle. Heiliges Römisches Reich (deutscher Nation), Altes Reich en allemand. Une construction politique particulière qui n’est pas interrogée ici dans sa genèse ou dans sa pluralité / diversité mais dans son impérialité et sa connexion au monde. « Saisir les contours de l’objet impérial », tel est le projet du livre (p. 11), « comprendre comment, au sein de cet ensemble politique situé au cœur de l’Europe, ont été pensées les modalités d’un rapport impérial au monde » (p. 16). Explications. Que veut dire « un rapport impérial au monde » ? L’insertion dans les relations diplomatiques du temps, les flux commerciaux, les courants migratoires, les guerres, les échanges culturels de l’époque moderne. Impérial, terme français qui recouvre deux termes allemands, ce qui relève du Kaiser et ce qui relève du Reich. S’intéresser à tout cela suppose de s’intéresser à l’incarnation du pouvoir impérial (succession au trône impérial est élective, même s’il est toujours occupé, à une exception près, par la maison des Habsbourg) mais aussi à tous les acteurs qui incarnent l’intérêt des habitants du Saint-Empire pour l’« étranger ».

La place du Saint-Empire dans une histoire mondiale et impériale, en plein renouvellement ces dernières années, n’a pendant longtemps pas été saisie à sa juste mesure. Pourquoi ? Ressorts historiographiques puissants. 1-La question de la précocité du thème national allemand paraît en contradiction avec la dimension impériale. 2-L’étaticité (Staatlichkeit) du Saint-Empire a longtemps été jugée déficiente, une rationalité politique défaillante au moment de l’émergence de l’Etat moderne. Voir les travaux d’Heinz Schilling (qui voit dans le Saint-Empire « un système partiellement modernisé, résultant d’une adaptation incomplète à l’émergence, dans les principautés territoriales allemandes et les pays européens voisins, de l’Etat de la première modernité ») et ceux de Georg Schmidt (qui voit dans le Saint-Empire un « Etat impérial complémentaire »). 3-Dans l’examen du rapport impérial au monde, l’héritage et l’instrumentalisation wilhelminienne et national-socialiste sont pesants. Explications. 4-Une confusion a été faite entre impérialisme (la compétition impériale pour les colonies du Nouveau Monde et pour le commerce, dimension que le Saint-Empire a manqué) et impérialité.

Une réflexion qui joue sur les variations chronologiques et sur les échelles géographiques. Les tribulations historiographiques.

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Quelques aspects saillants du livre (1). La manière dont le Saint-Empire pense le monde. Cela passe notamment par l’analyse de la diplomatie conduite en direction de « l’Orient ». Peut-on parler d’une « diplomatie impériale germanique » en action ? L’exemple des relations germano-persanes (ambassade persane de 1600 et ambassade de Gottorp en Perse, 1635-1639). Diplomatie qui ne se limite pas au périmètre d’action de l’empereur. Ce n’est pas non plus la somme des diplomaties des membres de l’Empire. Elle ne saurait non plus « se ramener à un fonctionnement ‘complémentaire’ qui supposerait que différents niveaux diplomatiques agissent de concert et élaborent ainsi une politique extérieure à caractère proto-étatique » (voir G. Schmidt, et la p. 161). Alors que penser ?

Quelques aspects saillants du livre (2). Les modes de démarcation vis-à-vis d’un « extérieur » qui sont mobilisés par les contemporains pour définir les limites de l’Empire. La question des limites spatiales. La question de la frontière renvoie à la question fondamentale de ce qu’est l’Empire et de qui est l’Empire (p. 208). Un bon observatoire : le littoral nord. Observer les dynamiques frontalières, poser la question de l’administration de la frontière et de ses acteurs. Le rôle des juristes et des publicistes. Voir le traité de Jacob Carl Spener (1723).

Quelques aspects saillants du livre (3). Le « vieil Empire » face aux jeunes Empires. Peut-on penser l’expansion européenne depuis l’Empire ? Une troisième partie centrée sur le XVIIIe siècle. L’Empire et la navigation mondiale depuis Hambourg. Réflexion finale sur la politique maritime des Habsbourg, à partir de 1775, qui permet d’entrevoir la possibilité d’une convergence entre impérialité germanique et impérialisme.

Les chemins d’histoire d’Indravati Félicité.