Emission 180 : Amis ou ennemis au Moyen Age, avec Régine Le Jan

Cent quatre-vingtième numéro de Chemins d’histoire, vingt-et-unième de la cinquième saison

Émission diffusée le dimanche 17 mars 2024

L’invitée : Régine Le Jan, professeure émérite d’histoire médiévale à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne, autrice de Amis ou ennemis ? Emotions, relations, identités au Moyen Age, Seuil, 2024.

Le thème : Amis ou ennemis au Moyen Age

Le canevas de l’émission

Un livre qui s’inscrit dans l’histoire et l’historiographie des émotions (voir les travaux de Barbara Rosenwein et de Riccardo Cristiani, de Damien Boquet de Piroska Nagy, ou encore de Ute Frevert et de David Konstan).

Une histoire qui met de côté l’évolutionnisme, une histoire selon laquelle les sujets médiévaux ne dominaient pas moins leurs émotions que les Occidentaux du XXIe siècle, tout en les exprimant différemment, en suivant leurs propres codes. Question de la conscience individuelle et de la subjectivité, à penser dans le cadre médiéval. De la difficulté de mesurer l’expression de la subjectivité avant le XIIe siècle. Textes et lettres. Comment analyser les textes narratifs qui constituent le principal matériau d’une étude sur les affects. Des lectures critiques existent (voir les travaux de Philippe Buc).

Ce qui intéresse Régine Le Jan : la « personne » (Marcel Mauss), la « personne relationnelle » (Jérôme Baschet), qui est le contraire de la personne « individuelle ». Une personne où les relations précèdent l’être. « C’est par la personne considérée comme ‘divisible’, ses relations et ses rôles que l’on peut espérer comprendre la subjectivité médiévale » (p. 15). Au cœur de la conception médiévale de la personne : idée de la participation des êtres aux autres comme condition de leur existence (voir aussi Platon et Aristote). Au Moyen Age, les sociétés utilisent les affects pour exprimer leurs relations sociales et pour qualifier des personnes, au moyen d’interactions symboliques, de gestes plus ou moins codés. L’idée de liberté individuelle, qui dénie les interdépendances constitutives de la personne relationnelle n’a pas sa place au Moyen Age, c’est une spécificité de l’Occident moderne. Ce qui ne signifie pas que la singularité n’ait aucune place au Moyen Age. Place des non humains dans cette « relationnalité » ?

Quelle vision du monde ? Des ontologies propres au monde antique et au Moyen Age, des ontologies qui relèvent de l’analogisme, selon Philippe Descola. L’analogisme s’applique à l’Inde, à la Chine, à l’Empire romain mais aussi au Moyen Age central (Société-Eglise qui unifie le cosmos par un système de correspondances, de ressemblances et d’échanges entre l’ici-bas et l’au-delà et par le développement de structures hiérarchiques). Attention ! Entre l’analogisme antique et l’analogisme théocentré du Moyen Age central, il y de grandes différences et des formes d’hybridation. Un livre qui plaide pour une « ontologie intégrative » dans le cadre de l’Occident en voie de christianisation (surtout le monde franc).

Amis ou ennemis ? Pourquoi cet avant-titre ? Que dit-il du projet de Régine Le Jan ?

Virgule

Quelques aspects du livre (1). Première partie du livre est consacrée à la façon dont l’amitié et la haine rendent compte des valeurs cohésives et distinctives de la société. Comment des valeurs qui semblent radicalement opposées ont pu se combiner pour garantir le pacte social assurant la bonne marche de la cité, la domination des élites et leur capacité à coopérer tout en rivalisant (p. 21). Cela passe d’abord par une analyse de la terminologie affective. De cette analyse des mots (voir p. 25 et s.), ressort l’idée que la valeur de l’amitié dépend toujours de la vertu, concept lui-même fortement polysémique. Distinction, toute cicéronienne, entre bonne et mauvaise amitié traverse les siècles mais se complexifie au Moyen Age. La vertu reste le « ciment social de l’amitié », pour reprendre les mots de Stephen Jaeger. Les valeurs antiques sont néanmoins confrontées à d’autres valeurs, en apparence contradictoires, celles de la violence guerrière et celles de l’universalisme chrétien qui met en avant l’amour de Dieu pour tous ses enfants. De l’honneur et de la vengeance (vengeances du sang et autres formes de vengeance ; le langage et les émotions de la vengeance ; la faide et sa régulation). La violence guerrière est bien constitutive de l’identité des élites masculines, à condition d’être « légitime » ou maintenue à un degré d’acceptabilité variable selon les régions et les moments. Néanmoins, pas de culture de la haine qui aurait caractérisé l’habitus des élites guerrières. Se construit progressivement, tout au long du haut Moyen Age, « une nouvelle religion de l’amitié » (p. 83) qui passe par la multiplication des donations aux églises (intégration des laïcs dans les fraternités monastiques aux IXe et Xe siècles par le biais de l’amitié) et par l’enchevêtrement des communautés virtuelles de vivants et de morts.

Quelques aspects du livre (2). Les formes prises par les valeurs affectives. Parenté et familiarité. La familiarité est une composante essentielle de l’amitié au Moyen Age (la familia, c’est la communauté résidentielle). L’amitié altimédiévale est fondamentalement une amitié utile, « performative », qui se développe souvent dans la parenté mais aussi dans des espaces de socialisation comme les écoles, les cours, les compagnies guerrières. L’autrice s’inscrit en faux contre ceux et celles qui soutiennent que la parenté spirituelle s’est imposée comme fondement principal des relations sociales au haut Moyen Age. Pas de dissolution des liens de consanguinité, d’affinité ou d’adoption. La question des serments. La question du genre et des femmes. L’infériorité féminine est une donnée qui se vérifie au haut Moyen Age. Mais les hommes ne sont pas systématiquement renvoyés du côté de la raison et du contrôle des affects et les femmes du côté de la chair, de la passion, de la fureur. La frontière du genre s’efface derrière celle du statut, à l’occasion. Amitiés entre femmes, entre femmes et hommes. Et tout cela varie ! Les affects se superposent, aussi contradictoires soient-ils, dans la limite de la mémoire. Les affects sont changeants, gagnant ou perdant en intensité.

Quelques aspects du livre (3). Les affections du politique. L’amitié, déclinée sous la forme de la bienveillance et de la coopération, est l’idéal social et politique auquel tendent les élites en compétition autour du souverain. L’amour devient la source et l’expression de toutes les formes d’autorité (voir p. 383). La culture du temps est celle de la médiation et de l’intercession qui met en communication les personnes, les groupes, l’ici-bas et l’au-delà.

Epilogue.

Lecture finale d’un texte (milieu XIe siècle) signé par le moine de Saint-Gall Ekkehard IV, texte qui relate la fausse réconciliation de l’évêque de Constance et abbé de Saint-Gall avec les comtes palatins Berthold et Erchanger au début du Xe siècle (voir la p. 196 du livre).

Hommage des rois Ban et Bohort au roi Arthur dans l’Histoire de Merlin (XIVe siècle), BnF, ms. fr. 105, fol. 171v