Emission 100 : L’imaginaire grec, avec Françoise Frontisi-Ducroux

Centième numéro de Chemins d’histoire, dix-neuvième numéro de la troisième saison

Émission diffusée le dimanche 30 janvier 2022

L’invitée : Françoise Frontisi-Ducroux, helléniste.

Le thème : L’imaginaire grec

Le canevas de l’émission

Françoise Frontisi-Ducroux. Helléniste, historienne, anthropologue, historienne de l’art, iconologue ? Une historienne de l’imaginaire de la Grèce archaïque et classique ? « Chercher à comprendre une figure divine ou héroïque, un mythe, une institution, une pratique, une image, un objet, ses emplois et ses valeurs symboliques, voire une métaphore, en l’immergeant dans la culture à laquelle elle appartient, et avant tout en la réinsérant dans sa langue, celle de ses usagers, producteurs et destinataires » (postface de Dédale…, 2000, p. 219). De l’importance des images dans l’œuvre de Françoise Frontisi-Ducroux. Image 1, d’après Ouvrages de dames : Ariane, Hélène, Pénélope, Seuil, 2009. Skyphos (vase à boire, à figures rouges, vers 430 avant Jésus-Christ) conservé à Chiusi (Italie, Peintre de Pénélope), avec une représentation sur la Face A (la face B montre Ulysse reconnu par une servante, nommée Antipatha). Sur la droite, Pénélope assise sur un siège devant son métier à tisser, et, sur la gauche, Télémaque. Le métier à tisser laisse voir, dans sa partie supérieure, deux toiles inachevées.  Affliction de Pénélope, tristesse, immobilité de ce face-à-face qui contraste avec de la toile déjà tissée. Mélancolie (le vase figurait dans l’exposition Mélancolie de la fin 2005-début 2006 (commissaire Jean Clair) ? C’est beaucoup plus complexe. Le protagoniste principal : le métier à tisser. Ouvrage (linceul pour Laërte) inachevé. Voir ce que dit L’Odyssée. Tissage et détissage. Pénélope tisse sa toile, mais c’est parce qu’elle a auparavant « enroulé » ses ruses. L’acte de tolupeuein, verbe utilisé dans L’Odyssée, renvoie à une étape antérieure au tissage et même au filage (enrouler les touffes de laine en gros cordons autour de la quenouille pour former la quenouillée). Que nous dit cette remontée temporelle de la ruse ? Et que nous dit cet exemple d’analyse iconographique sur le travail de Françoise Frontisi-Ducroux ? 

Le vase de Chiusi, face A

Quelques jalons du parcours de Françoise Frontisi-Ducroux. D’où vient le goût pour la Grèce et pour son histoire ? Aux origines d’un intérêt. L’intérêt pour les mythes et la mythologie (la collection « Mythes et légendes »). Les études, les maîtres et les collègues (Jean-Pierre Vernant, né en 1914, Pierre-Vidal-Naquet, né en 1930, ou encore Marcel Detienne, né en 1935). L’École dite de Paris. Des relations d’amitié et des cheminements propres. Parmi les collègues, François Lissarague, récemment disparu. La carrière. Au Collège de France. 

Thèse de troisième cycle, soutenue sous la direction de Jean-Pierre Vernant (1972), Dédale : recherches sur le vocabulaire, les techniques et les traditions légendaires (1972, publication en 1975, réédition en 2000, Dédale. Mythologie de l’artisan en Grèce ancienne, chez La Découverte). Dédale, inventeur, sculpteur, architecte, connu surtout pour avoir conçu le Labyrinthe de Cnossos dont il est avec son fils, Icare, finalement prisonnier, avant de le quitter par les airs, alors que son fils, volant trop haut dans le ciel, à proximité du soleil, voit ses ailes fondre et chute dans la mer. Dans cet ouvrage, Françoise Frontisi-Ducroux explore tout le champ de la mètis artisanale, des daidala à la figure de Dédale. Développements qui concernent les relations entre le mythe de Dédale, les débuts de la sculpture grecque et la technologie du bronze, en bref exploration du problème « du rapport de la création mythique avec les réalités techniques », une exploration dont l’auteur propose, en s’appuyant sur une historiographie riche, des pistes renouvelées en 2000 (postface, p. 220). Les représentations grecques de l’origine de la sculpture relèvent autant du mythe que le personnage de Dédale lui-même.. Image 2, d’après Dédale, cahier photographique, fig. III-IV. Coupe attique à figure rouge, début du Ve siècle avant Jésus-Christ, Berlin, par le Peintre de la Fonderie, représentation d’un atelier du bronzier. Face B : statue en phase finale de production. Face A : une statue en cours de réalisation (athlète sans tête, tête reposant à ses pieds. La soudure pour les joindre est probablement en cuours de préparation au four. Les ouvriers. De la représentation à la réalité (quartier des potiers athéniens, le Kerameikos). Voir aussi les travaux de Massimo Vidale. 

Virgule 

Le doctorat d’État, soutenu en 1987, sous la direction de Jean-Pierre Vernant, à l’École des hautes études en sciences sociales, Prosopon : valeurs grecques du masque et du visage, recherche publiée en trois volets (Le Dieu-masque, une figure du Dionysos d’Athènes, 1991 ; Du masque au visage : aspects de l’identité en Grèce ancienne, 1995 ; « L’œil et le miroir », publié dans le recueil dirigé avec Jean-Pierre Vernant, Dans l’œil du miroir, 1997). L’idée essentielle du livre Du masque au visage et de l’ensemble de ce travail : le masque, dans la culture grecque (masque cultuel, funéraire, scénique), ne cache pas le visage de celui qui le porte mais au contraire sert à l’identifier, à le révéler. Le masque est un visage, et le terme désignant l’un et l’autre est le même (Florence Dupont). Toujours la même méthodologie qui consiste à associer l’étude des faits figuratifs à celle de la langue et des catégories du vocabulaire. Dans le livre Du masque au visage, Françoise Frontisi-Ducroux analyse la question de la frontalité en image. En céramique attique, les personnages sont presque toujours de profil. Certains apparaissent de face. Ce détournement se dit apostrophè. La frontalité apparaît dans un certain nombre d’images et dans un certain nombre de cas (ivresse, folie, panique, par exemple). Il concerne notamment des femmes.. Image 3 (d’après Du masque au visage, éd. 1995, p. 258-259). Hydrie du deuxième quart du Ve siècle avant Jésus-Christ, conservée au Louvre, avec la représentation de la lutte de Pélée contre Thétis (Thétis tente d’échapper à Pélée, ses sœurs se dispersent, et l’une des Néréides se retourne, effarée, les bras en l’air). 

Les recherches sur l’imaginaire grec de Françoise Frontisi-Ducroux sont passées par une analyse des figures grecques de la métamorphose. Le terme est tardif, et l’idée de durée de la mutation de l’être concerné par la métamorphose est étrangère au monde grec. La métamorphose s’opère en un clin d’œil, de l’ordre de l’invisible, de l’indicible. Alors, comment la figurer ? Trois solutions : la juxtaposition des stades de l’opération, la représentation de la métamorphose accomplie en l’explicitant par le contexte, la représentation de la métamorphose incomplète, ce qui donne lieu à des représentations hybrides. Voir par exemple les représentations de Io (maîtresse de Zeus). Image 4 (d’après L’Homme-cerf et la femme araignée. Figures grecques de la métamorphose, p. 159). Vache à visage nuptial, paré d’un voile nuptial, dans une scène de la mise à mort d’Argos. Parfois aussi, femme à cornes. 

Une quête de l’imaginaire grec qui s’est encore poursuivie notamment avec Arbres filles et garçons fleur. Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Seuil, 2017). Des femmes, des mythes, des mots. Voir aussi Pour l’intelligence des poètes, 2019. Conclusion. 

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